Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Idées

Un ange passe : l'Europe et ses interstices

La construction européenne se présente comme un édifice rationnel et transparent. Ses zones d'ombre, pourtant, dessinent une autre carte du pouvoir, peuplée de cercles d'affaires et d'experts.

Lorsqu’une présidence tournante de l’Union européenne s’achève dans le calme des sommets feutrés, l’occasion est rare de regarder l’édifice de biais, par ses joints plutôt que par sa façade. Car l’essentiel se loge souvent dans ces intervalles : entre la Commission et le Conseil, entre le législateur national et la directive venue « d’en haut », entre le discours public et la négociation à huis clos. Selon les estimations de la confédération patronale UNICE elle-même, une large majorité des nouvelles règles affectant l’activité économique des États membres se décidait alors à l’échelon communautaire. Le constat ouvrait aussitôt une question moins commode : à l’initiative de qui ?

La technique comme liturgie

Le propre d’un système technocratique est de légitimer des choix politiques et sociaux par le vocabulaire de la compétence plutôt que par la délibération. La rationalité affichée, l’allure scientifique des dossiers, la neutralité revendiquée du chiffre : tout concourt à rassurer sur le mérite des décideurs et à soustraire la décision au contrôle citoyen. Or peu d’administrations apparaissent aussi opaques que l’appareil européen. Commission, Conseil européen, Conseil des ministres, comité des représentants permanents : l’empilement des instances multiplie les surfaces où s’exerce un lobbying discret, tandis que le Parlement, longtemps cantonné à un rôle consultatif, ne disposait guère des moyens de corriger cette occultation.

Dans ces interstices, la norme technique tend à prendre la place du débat d’idées, jugé d’avance irréaliste. Les questions touchant aux fondements de l’État social — protection sociale, services publics, retraites — se trouvent reléguées hors de l’espace public, réduites à leurs aspects les plus gestionnaires. À ce déplacement répond un appauvrissement du langage : la flexibilité devient « employabilité », la déréglementation se pare des couleurs de la modernité, et le service collectif passe pour une survivance d’un autre âge.

Les tables rondes du capital

L’histoire de cette captation a ses dates. Au début des années 1980, dans le sillage des politiques Reagan-Thatcher, les grandes entreprises américaines avaient déjà installé leurs relais auprès du Congrès, par le truchement d’organisations comme la Business Roundtable. L’Europe, elle, semblait dépourvue d’instance équivalente, ses parlements nationaux divisés, ses gouvernements peu conscients de l’âpreté de la concurrence mondiale. Le vide ne dura pas. En 1983, à l’initiative de dirigeants de Volvo, de Fiat et de Philips, et avec l’appui des principaux industriels du continent, naquit l’European Round Table of Industrialists (ERT), club restreint de patrons réalisant un chiffre d’affaires colossal et employant des millions de personnes.

Plusieurs études — notamment celles du GRESEA et du chercheur Gérard de Sélys — ont relevé l’étonnante convergence entre les plaidoyers de l’ERT et les dossiers de la Commission : marché unique, union monétaire, grands réseaux d’infrastructures, libéralisation accrue des secteurs rentables. Le secteur des télécommunications, particulièrement prometteur, fut ouvert au privé ; santé, sécurité sociale et enseignement subirent à leur tour la pression des coupes. La frontière entre conseil privé et décision publique se brouillait, sans que rien dans l’écran médiatique n’en rende compte.

Fabriquer le consensus

Ce travail d’influence ne saurait se passer d’un appareil de mise en récit. L’industrie des relations publiques, née aux États-Unis dans les années 1970 pour contrer le mouvement écologiste, a essaimé jusqu’à Bruxelles à mesure que s’y concentrait le pouvoir réglementaire. Le GRESEA estimait à plusieurs milliers les professionnels du lobbying actifs dans la capitale belge à la fin des années 1990. Leur fonction n’est pas seulement de défendre des intérêts ponctuels, mais de produire le cadre même du débat : think tanks finançant des études orientées, experts crédibilisés par une parure savante, cercles où circulent les définitions admissibles. Ce que l’observatoire Europe Inc. jugeait le plus préoccupant n’était pas tant l’activisme que la connivence intellectuelle et institutionnelle.

Le répertoire est étendu et toujours présenté comme technique :

  • accords de reconnaissance mutuelle alignant les normes par le bas, marchés publics, propriété intellectuelle, libéralisation des échanges transatlantiques — autant de dossiers d’apparence procédurale aux effets éminemment politiques.

Face à cette architecture, la représentation sociale est restée en porte-à-faux. La Confédération européenne des syndicats, fondée en 1973 et regroupant des dizaines de millions d’adhérents, n’a jamais réussi à constituer un rapport de forces comparable. La chercheuse Corinne Gobin notait que le syndicalisme communautaire demeurait l’affaire d’experts et de dirigeants, coupés de leur base, gagnés par l’éthos technocratique du « dialogue social ». C’est là, peut-être, que se loge l’ange du proverbe : dans ce silence soudain qui suit l’énoncé d’une évidence économique, lorsque plus personne autour de la table ne songe à demander qui, au juste, en a fixé les termes.

Questions fréquentes

Qu'entend-on par les « interstices » de l'Europe ?

L'expression désigne les espaces situés entre les institutions européennes — entre la Commission, le Conseil et le Parlement, entre la décision nationale et la directive communautaire — où s'exercent discrètement le lobbying patronal et la norme technique, à l'abri du débat public. C'est dans ces zones d'ombre, plus que dans la façade officielle, que se jouait une part décisive du pouvoir.

Qu'est-ce que l'European Round Table of Industrialists (ERT) ?

L'ERT est un cercle restreint de grands industriels européens créé en 1983 à l'initiative notamment de dirigeants de Volvo, Fiat et Philips. Plusieurs études ont relevé la convergence entre ses recommandations — marché unique, union monétaire, libéralisation des secteurs rentables — et les dossiers portés par la Commission européenne.

En quoi le TABD différait-il d'un lobby classique ?

Le Transatlantic Business Dialogue, créé en 1995 conjointement par la Commission européenne et le département américain du Commerce, associait directement des dirigeants d'entreprises et de hauts fonctionnaires. Selon le Corporate European Observatory, cette imbrication du public et du privé en faisait une instance d'un genre particulier, davantage qu'un simple groupe de pression.

Pourquoi parler de système « technocratique » à propos de l'Union ?

Parce que la légitimité y repose souvent sur le vocabulaire de la compétence et de la rationalité économique plutôt que sur la délibération démocratique. La norme technique tend à remplacer le débat d'idées, et des questions de fond — services publics, protection sociale — se trouvent reléguées hors de l'espace public, traitées comme de simples ajustements de gestion.