Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Société

La guerre des ondes

Durant l'Occupation, les ondes devinrent un champ de bataille à part entière, où la voix de Londres affrontait celle de Vichy et de Berlin.

À la veille du second conflit mondial, la radio occupe déjà une place centrale dans le quotidien des Européens. La France compte alors quelque cinq millions de postes de TSF déclarés, tandis que le Royaume-Uni en recense près de neuf millions. De part et d’autre de la Manche, ces appareils ne servent pas seulement au divertissement : ils s’apprêtent à devenir l’enjeu d’un affrontement invisible mais décisif, une lutte pour capter l’oreille et l’esprit des populations.

Les auditeurs français disposent au départ d’une offre éclatée. La Radio Nationale peine à séduire, avec des horaires mal pensés, une programmation jugée élitiste et des éditoriaux politiques souvent obscurs. À côté d’elle subsistent quelques postes privés que la guerre prive vite de leurs ressources, leurs animateurs mobilisés et leurs recettes publicitaires asséchées. Surtout, on peut capter en français des stations étrangères : la suisse Radio Sottens, mais aussi plusieurs émetteurs allemands déguisés en radios françaises, tels Radio Stuttgart, rouages essentiels de la machine de propagande du Reich.

La voix venue de Londres

Face à cette offensive sur les ondes, la BBC britannique fait figure de radio nationale solide, vouée à l’information, à l’éducation et au divertissement. Dès 1938, un petit service français de trois personnes diffuse chaque soir un bref bulletin d’information. L’année suivante, la corporation émet déjà dans neuf langues, multipliant les programmes destinés à contrer la propagande des régimes fasciste et nazi.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’appel lancé le 18 juin 1940 par le général de Gaulle, autorisé par le gouvernement britannique à s’exprimer sur les ondes de la BBC au lendemain de l’annonce de l’armistice par le maréchal Pétain. Dénonçant la capitulation et invitant à poursuivre le combat, cette intervention révèle aux Français un officier dont la plupart ignoraient jusqu’au nom. Comme ils n’ont jamais vu son visage, les stations sous contrôle allemand le surnomment par dérision « le général Micro ». Après le drame de Mers el-Kébir, en juillet 1940, Churchill lui offre cinq minutes d’antenne quotidiennes.

Les Français parlent aux Français

Plusieurs émissions s’adressent désormais à la France occupée, parmi lesquelles « Les Français parlent aux Français » et « Honneur et Patrie », animée notamment par Maurice Schumann. Toutes passent par la censure britannique, pour des raisons de sécurité militaire, et par un contrôle politique destiné à éviter que les programmes en différentes langues ne se contredisent, ce qui ruinerait la crédibilité de l’ensemble. Contrairement à ce que croient leurs auditeurs, ces émissions ne dépendent pas du général de Gaulle, dont les rapports avec les Alliés connaissent d’ailleurs des tensions : à l’automne 1942, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord se prépare sans même l’en avertir, et ses critiques sur l’antenne lui valent quelques jours de silence imposé.

Le succès ne se dément pas. Le temps d’émission destiné à la France passe d’une demi-heure quotidienne en 1939 à deux heures et demie en 1940, quatre heures en 1941, puis six heures à la fin de 1944.

Mots d’ordre et mobilisation civile

La station ne se contente pas d’informer : elle appelle à agir. La première consigne, programmée pour le 1er janvier 1941, invite les Français à rester chez eux une heure durant ; le résultat reste incertain, l’occupant attribuant la désertion des rues au mauvais temps. D’autres mots d’ordre suivent, mieux suivis, comme le retrait de la circulation des pièces de cinq sous, en nickel, métal que l’industrie de guerre allemande convoite.

Vient ensuite la fameuse campagne des « V », imaginée dès janvier 1941 par la section belge de la BBC, qui invite à tracer cette lettre un peu partout. Son succès en Belgique, aux Pays-Bas et dans le nord de la France pousse la section française à l’imiter au printemps suivant. C’est à cette occasion que les Britanniques mesurent le rôle capital que peuvent jouer les auditeurs dans le combat. En 1942, ces actions se coordonnent avec une Résistance qui s’organise sur le terrain, donnant lieu à des rassemblements remarqués les 1er mai et 14 juillet.

La riposte et la fin

Pour briser cette influence, Vichy et l’occupant cumulent les ripostes :

  • moqueries des émissions londoniennes sur les radios françaises, brouillage des fréquences, lois interdisant l’écoute, coupures de courant et, en dernier recours, confiscation des postes de TSF.

Les appareils deviennent alors si rares qu’en 1943, au marché noir, un poste d’occasion se négocie plusieurs milliers de francs, quand le salaire horaire d’un ouvrier spécialisé n’atteint pas dix francs. Londres répond par des conseils d’entretien, encourage la formation de groupes d’écoute et crée même des émissions en morse pour déjouer le brouillage.

À l’approche du débarquement de juin 1944, les messages codés se multiplient, dont le célèbre vers de Verlaine destiné à déclencher le sabotage des voies ferrées de Bretagne et de Normandie. Les radios de la collaboration cessent d’émettre à la mi-août, et le 22 novembre 1944 retentit la dernière émission des « Français parlent aux Français ». Une partie de l’équipe rejoindra la nouvelle institution radiophonique française, tandis que Maurice Schumann poursuivra une carrière politique qui le comptera plus tard parmi les bâtisseurs de l’Europe.

Questions fréquentes

Qu'était Radio Londres ?

Il s'agit des émissions en langue française diffusées par la BBC britannique entre 1940 et 1944, conçues pour informer la France occupée et contrer la propagande allemande et celle du régime de Vichy.

Pourquoi surnommait-on de Gaulle « le général Micro » ?

Parce qu'il s'exprimait régulièrement sur les ondes alors que la majorité des Français n'avaient jamais vu son visage. Les stations sous contrôle allemand employaient ce surnom par dérision.

Comment l'occupant tentait-il d'empêcher l'écoute de la BBC ?

Par le brouillage des fréquences, des lois interdisant l'écoute, des coupures de courant, des campagnes de dénigrement et, en dernier recours, la confiscation des postes de TSF.

Quel rôle la radio a-t-elle joué dans la Résistance ?

Elle relayait des mots d'ordre d'actions civiles, coordonnait certaines manifestations avec la Résistance organisée et transmettait, via des messages codés, des consignes de sabotage à l'approche du débarquement de 1944.