Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Idées

Auguste Blanqui et l'éternité

En 1872 paraît « L'Éternité par les astres », rédigé dans un fort breton par un révolutionnaire vaincu : une hypothèse astronomique qui ressemble à un verdict.

Louis-Auguste Blanqui (1805-1881) a passé près de la moitié de son existence enfermé. Conspirateur infatigable, théoricien de l’insurrection armée, il fut de tous les soulèvements parisiens du siècle, de la Restauration à la Commune, et de toutes les prisons qui en suivirent la défaite. Les contemporains l’appelaient « l’Enfermé », surnom devenu titre lorsque Gustave Geffroy lui consacra plus tard une biographie. C’est de cette captivité répétée, presque cyclique, qu’est sorti l’un des textes les plus déroutants du dix-neuvième siècle français : un opuscule de cosmologie écrit par un homme à qui l’on venait d’interdire jusqu’au droit de regarder la mer.

Un livre écrit derrière les barreaux

Arrêté le 17 mars 1871, à la veille de la Commune de Paris, Blanqui est conduit au Fort du Taureau, un îlot fortifié battu par les vents à l’embouchure de la rivière de Morlaix, en Bretagne. Il y demeure seul détenu, sous une surveillance extrême : les sentinelles ont ordre de tirer s’il s’approche des barreaux. C’est dans ce cachot maritime qu’il rédige « L’Éternité par les astres - hypothèse astronomique », mis en librairie le 20 février 1872, trois jours après sa condamnation à la détention perpétuelle par le tribunal de Versailles. L’amnistie de 1877 lui rendra la liberté, et il fondera le journal « Ni Dieu ni Maître » ; mais le livre, lui, porte la marque indélébile de l’enfermement.

Le paradoxe est saisissant. Plutôt que de plaider, de se justifier ou d’attiser la révolte, le vieux militant tourne son regard vers le ciel et entreprend un raisonnement de physicien amateur. La presse, intriguée autant par la notoriété sulfureuse de l’auteur que par l’étrangeté du sujet, en parle abondamment.

La thèse de l’éternel retour

L’argument tient en quelques propositions d’une rigueur implacable. Pour Blanqui, l’univers infini est incompréhensible, mais l’univers limité serait absurde. Si les corps simples qui composent la matière sont en nombre fini, alors leurs combinaisons, malgré leur multitude, sont elles aussi limitées : elles doivent donc se répéter pour remplir l’infini de l’espace et du temps. La nature, écrit-il, tire chacun de ses ouvrages à des milliards d’exemplaires.

De ce postulat découle l’image qui fait la singularité du livre : celle des « terres-sosies ». Il existerait une infinité de planètes identiques à la nôtre, chacune peuplée de doubles exacts de chaque individu, vivant la même vie, jusque dans le moindre détail.

  • Chaque être humain possède un nombre sans fin de doublures qui rejouent son existence à l’identique, à tous les âges et à chaque instant, depuis un passé sans commencement jusqu’à un avenir sans terme.

La conclusion est vertigineuse, et Blanqui l’applique à lui-même sans détour : ce qu’il écrit à cet instant, dans son cachot, il l’a déjà écrit et l’écrira encore, éternellement, dans des circonstances en tout point semblables.

Le ciel comme miroir de la prison

Ce que la science prétend démontrer, la biographie l’éclaire autrement. Une lecture purement astronomique du texte en manque l’essentiel. Car cette répétition infinie n’apporte aucune consolation : elle n’ouvre sur aucun progrès, aucune rédemption, aucune sortie. Le révolutionnaire qui avait fait de l’avenir le moteur de toute action politique aboutit à une cosmologie où rien ne commence jamais et où rien ne se dénoue. La formule revient, lapidaire : l’univers n’a pas commencé, et l’homme non plus.

Il est difficile de ne pas lire là le reflet d’une vie scandée par l’échec. Chaque insurrection écrasée, chaque retour en cellule, chaque libération suivie d’une nouvelle arrestation dessinent déjà, dans l’existence du militant, la boucle que le livre érige en loi de l’univers. L’éternité dont il parle ressemble moins à une promesse qu’à une perpétuité étendue aux dimensions du cosmos.

Walter Benjamin, lecteur de la défaite

C’est précisément cette ambivalence qu’a saisie Walter Benjamin. Dans les notes de son grand chantier sur Paris au dix-neuvième siècle, le « Livre des passages », le philosophe allemand fait de « L’Éternité par les astres » une pièce centrale. Il y voit l’envers exact de l’idée de progrès qui animait le siècle bourgeois : sous les apparences d’une foi en l’infini, Blanqui livre en réalité une « accusation terrible de la société », l’aveu d’un monde où le nouveau n’est plus possible, où l’histoire se fige en répétition mécanique. La modernité y apparaît, selon Benjamin, comme un enfer qui se donne pour un firmament.

Le rapprochement avec Nietzsche s’impose alors par contraste. Là où l’éternel retour nietzschéen se voulait épreuve et affirmation, le retour blanquiste est subi, déduit, désenchanté. Le geste a quelque chose de tragique : un homme dont toute la pensée fut tournée vers la rupture et le surgissement révolutionnaire finit par démontrer, depuis sa cellule, que rien ne change et que tout se répète. Le texte demeure ainsi un objet à double face — traité d’astronomie aux yeux de son auteur, document sur la mélancolie d’une époque et sur la défaite d’un combattant pour ses lecteurs ultérieurs. C’est ce qui en assure la persistance bien au-delà de sa valeur scientifique : moins une hypothèse sur les astres qu’un autoportrait involontaire de l’Enfermé.

Questions fréquentes

Qui était Auguste Blanqui ?

Théoricien socialiste et révolutionnaire français (1805-1881), partisan de l'insurrection armée et figure de tous les soulèvements parisiens de son siècle. Emprisonné durant une grande partie de sa vie, il fut surnommé « l'Enfermé ».

De quoi traite « L'Éternité par les astres » ?

Paru en 1872, ce court ouvrage soutient que, l'univers étant infini mais composé d'éléments en nombre fini, toutes les combinaisons de matière se répètent éternellement. Il en déduit l'existence d'une infinité de « terres-sosies » où chaque vie se rejoue à l'identique.

Dans quelles circonstances Blanqui a-t-il écrit ce livre ?

Il l'a rédigé en 1871 au Fort du Taureau, un îlot fortifié au large de la côte bretonne, où il était détenu seul et sous étroite surveillance, peu avant sa condamnation à la détention perpétuelle par le tribunal de Versailles.

Pourquoi Walter Benjamin s'est-il intéressé à ce texte ?

Dans son « Livre des passages », Benjamin y a vu l'envers de la croyance au progrès du dix-neuvième siècle : derrière l'idée d'infini, l'aveu d'un monde figé dans la répétition. Il lisait l'ouvrage comme le reflet désespéré de la défaite d'un révolutionnaire.