Dossier · VI Le dossier criminel
La Camorra
Phénomène criminel enraciné dans la pauvreté napolitaine, la camorra se distingue de Cosa Nostra par sa structure éclatée et son emprise sur le tissu urbain de la Campanie.
Une mafia née dans la ville
La camorra occupe une place singulière dans la cartographie du crime organisé italien. Tandis que Cosa Nostra plonge ses racines dans la Sicile rurale et que la ‘Ndrangheta procède des montagnes calabraises, la camorra est, elle, un produit strictement urbain. Son berceau est Naples, et ses premières traces administratives remontent aux années 1819-1820. Le contexte est celui d’une cité surpeuplée, mal administrée, où l’éloignement progressif des autorités locales par rapport aux quartiers populaires laisse un vide. Certains historiens y voient le glissement vers l’illégalité d’une population livrée à elle-même ; d’autres, une forme d’auto-régulation de la violence engendrée par la misère.
De fait, l’organisation s’est très tôt posée en intermédiaire entre les habitants et un État perçu comme prélevant sans rien rendre. Dans une ville incapable de subvenir aux besoins de ses habitants, dont l’industrialisation tardive et marginale n’a jamais permis l’émergence d’une véritable classe ouvrière structurée par des syndicats ou des partis, la camorra a comblé le déficit de représentation. Elle a canalisé vers la contrebande et l’extorsion une colère populaire qui, jusque-là, s’exprimait par des explosions soudaines. Cette ambivalence — prédation et fonction sociale mêlées — traverse toute son histoire.
Une structure éclatée, sans sommet unique
Le trait le plus frappant de la camorra tient à son organisation. Là où Cosa Nostra obéit à un modèle pyramidal coiffé par une « coupole » régulatrice, la camorra n’a jamais possédé de commandement central durable. Elle se présente comme une mosaïque de familles et de clans autonomes, ancrés chacun dans un quartier de Naples ou une commune de son arrière-pays. On en compterait aujourd’hui plus d’une centaine, regroupant plusieurs milliers d’affiliés. Cette fragmentation a une conséquence directe : les guerres internes y sont fréquentes et particulièrement sanglantes, chaque clan défendant son territoire et ses marchés contre ses voisins.
Dans les années 1970 et 1980, deux logiques se dessinent et finissent par s’affronter. D’un côté, une camorra tournée vers l’entreprise, moins liée à sa base populaire, qui investit dans l’économie légale et tisse des relations étroites avec le monde politique et financier campanien. De l’autre, une camorra « de masse », à l’implantation très large, qui recrute dans les prisons et les périphéries déshéritées, contrôle l’ensemble des trafics de la métropole et revendique une forte légitimité populaire. La rivalité entre ces deux modèles a nourri des affrontements meurtriers.
Une économie de la prédation
L’éventail des activités de la camorra est vaste et a évolué avec le temps. Au lendemain de la guerre, le tabac devient un pilier : la position du port de Naples en fait une plaque tournante de l’importation et de la redistribution clandestines vers le reste de l’Italie. La contrebande de cigarettes, organisée à l’échelle quasi industrielle, fournit les premiers grands capitaux. Puis vient le tournant des stupéfiants. À partir des années 1970, l’héroïne et la cocaïne transforment l’organisation : Naples devient un centre de redistribution majeur, et les profits permettent à la camorra de s’affranchir de sa dépendance envers la mafia sicilienne, qui jusque-là la traitait en simple subordonnée.
Mais la drogue n’épuise pas son répertoire. L’organisation s’est durablement insérée dans des secteurs en apparence ordinaires :
- l’usure et l’extorsion de fonds auprès des commerçants ;
- le monopole du jeu clandestin et le contrôle de marchés de gros (viande, lait, bétail) ;
- le secteur du bâtiment et de la production de béton en Campanie ;
- le trafic d’armes, la fraude aux fonds communautaires et le traitement illégal des déchets.
Ce dernier volet, le trafic et l’enfouissement sauvage de déchets industriels dans les campagnes campaniennes, a marqué durablement le territoire et la santé publique de la région, au point de devenir l’un des symptômes les plus visibles de l’emprise camorriste.
L’emprise sur le territoire
La force de la camorra ne se mesure pas seulement à ses chiffres d’affaires illicites. Elle tient à son enracinement dans le tissu social, en particulier dans les couches les plus pauvres. Les capitaux issus des trafics se réinvestissent dans des commerces, des cafés, des restaurants ; l’organisation offre des emplois, redistribue des revenus, finance des activités sportives et vient en aide à des familles en difficulté. Pour des individus sans perspective — chômeurs, déshérités —, l’affiliation représente parfois la seule voie d’ascension sociale rapide.
Cette fonction de substitution explique la longévité du phénomène. Là où la vie associative, l’emploi et les services publics font défaut, la camorra s’installe comme principale instance garantissant la satisfaction des besoins essentiels d’une partie de la population. Des commissions d’enquête se sont alarmées de voir son pouvoir s’étendre jusqu’à empiéter sur les droits civils des citoyens, à la faveur de la lenteur de la justice. C’est cette imbrication entre criminalité, économie et lien social qui rend la camorra si difficile à éradiquer, et fait d’elle un phénomène distinct des autres mafies de la péninsule.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qui distingue la camorra de Cosa Nostra ?
La camorra est la seule mafia italienne d'origine urbaine, née à Naples. Contrairement à Cosa Nostra et à son modèle pyramidal coiffé d'une « coupole », elle n'a jamais eu de commandement central : elle se compose de clans autonomes et rivaux, ce qui rend ses guerres internes particulièrement fréquentes et violentes.
Quand et où la camorra est-elle apparue ?
Ses premières traces administratives remontent aux années 1819-1820, à Naples. Le phénomène s'enracine dans les bouleversements économiques et sociaux de la ville au XVIIIe siècle, dans un contexte de surpeuplement, de misère et d'éloignement des autorités locales.
Quelles sont les principales activités économiques de la camorra ?
Historiquement la contrebande de cigarettes, puis le trafic de stupéfiants devenu sa première source de capitaux. S'y ajoutent l'usure, l'extorsion, le jeu clandestin, le contrôle de marchés de gros, le bâtiment et la production de béton, ainsi que le trafic et l'enfouissement illégal de déchets en Campanie.
Pourquoi la camorra est-elle si bien implantée à Naples ?
Elle est profondément intégrée au tissu social, surtout dans les quartiers pauvres. En l'absence d'emplois, de services publics et de vie associative suffisants, elle offre revenus, emplois et aides, se posant en instance de substitution qui garantit les besoins essentiels d'une partie de la population.