Dossier · V Le dossier criminel
Mafias, États, multinationales
De la collusion électorale en Sicile aux fraudes sur les aides agricoles européennes, la frontière entre capital criminel et capital légal n'a cessé de se brouiller.
Une criminalité adossée au pouvoir politique
La force des organisations criminelles siciliennes ne tient pas seulement à la violence ou au secret. Elle repose, depuis l’unité italienne, sur une imbrication durable avec les institutions locales. Au lendemain de 1860, les groupes armés qui sévissaient dans le centre-ouest de l’île n’étaient pas marginaux : les classes dirigeantes s’en servaient régulièrement pour défendre leurs intérêts économiques et politiques. Les notables employaient les chefs de bande les plus réputés, et seuls ceux qui jouissaient de cette protection pouvaient circuler librement dans les campagnes.
L’incapacité de l’État à imposer son autorité a aggravé le phénomène. Entre 1860 et 1866, dix préfets se succèdent à Palerme ; six procureurs généraux entre 1862 et 1868. Cette instabilité a laissé le champ libre à des arrangements officieux. La police a fini par nouer des contacts : en échange d’une certaine indulgence des représentants de l’État, les groupes mafieux contribuaient au maintien de l’ordre. Aucun pouvoir n’a réussi, dans ces conditions, à rompre la collusion.
Le suffrage universel a scellé ces liens. Capables de mobiliser le corps électoral d’un territoire qu’elles contrôlaient, les organisations sont devenues des intermédiaires obligés entre les électeurs et les élus. L’homme politique recevait des voix ; il rendait en retour de la protection et un accès privilégié aux ressources publiques. Ce troc, fondé sur le contrôle des institutions et la distribution des fonds, a installé une porosité que les décennies n’ont pas dissipée.
De l’argent public au trafic de stupéfiants
La puissance contemporaine de la Cosa Nostra doit beaucoup au commerce de l’héroïne développé à partir des années 1970. Or ce basculement vers les trafics les plus lucratifs a été financé, pour partie, par des ressources d’origine publique. Les fonds versés par l’État italien à la région sicilienne, longtemps inemployés et placés dans les banques locales, ont constitué une réserve à laquelle les réseaux clientélistes pouvaient accéder directement ou indirectement.
Un second levier a joué un rôle comparable : la collecte de l’impôt. Des familles ayant obtenu l’adjudication des centaines de bureaux de perception de l’île prélevaient une commission sur les sommes encaissées. Elles disposaient ainsi d’une trésorerie permanente, à l’origine d’un véritable lobby des percepteurs, soutenu par des partis locaux et impliqué à son tour dans le trafic. La frontière entre fonction publique déléguée et économie criminelle s’effaçait alors presque entièrement.
Le détournement des aides européennes
À la fin des années 1970, les fonds structurels destinés aux régions défavorisées sont devenus une manne convoitée. Le Mezzogiorno figurait parmi les territoires les plus aidés, captant une part importante du Fonds européen de développement régional. La décentralisation italienne permettait de négocier les montants directement entre les services communautaires et les régions concernées. Le soutien massif à l’équipement des zones industrielles, accordé sans toujours vérifier que l’équipement existerait réellement, a surtout alimenté le bâtiment et les travaux publics, secteur notoirement sous influence criminelle. Le déluge de subventions a ainsi renforcé les organisations qu’il aurait dû marginaliser.
L’agriculture a offert un terrain encore plus fertile. Les productions soutenues par le Fonds européen d’orientation et de garantie agricole se concentrent précisément dans les régions d’origine des organisations :
- huile d’olive, vin, blé dur, agrumes, tabac et viande bovine, autant de filières où les aides se chiffraient en dizaines de milliards par an et où les clans cherchaient à capter la part maximale.
Dans une partie de la Calabre, des filières d’olives et d’agrumes étaient tenues par une famille puissante, qui réinvestissait les profits de l’extorsion et des trafics dans des installations de traitement. Le commerce de la viande importée servait de support à des escroqueries reposant sur des paiements en liquide. Et l’effondrement, en 1992, de responsables de grands groupes céréaliers a révélé l’ampleur des restitutions à l’exportation détournées.
La fraude comme système
La suppression des contrôles aux frontières intérieures a ouvert un autre gisement : la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée. Le mécanisme est élémentaire. Un importateur acquiert des marchandises sans les déclarer, les revend taxe comprise à des grossistes, encaisse la TVA et ne la reverse jamais à l’administration, partageant le produit avec ses complices. Il suffit ensuite de disparaître ou de ne disposer d’aucun numéro d’identification. Une variante consiste à exporter en suspension de taxe puis à réimporter clandestinement les mêmes biens.
De telles opérations exigent des moyens importants et des protections solides. La corruption d’agents publics n’y est pas un accident : elle en est la condition de reconduction. C’est là que se mesure la portée du phénomène. Ce qui apparaissait comme une affaire insulaire engage des circuits financiers, des entreprises et des administrations bien au-delà de l’Italie, à l’intersection des mafias, des États et des grandes structures économiques.
Questions fréquentes
Comment les mafias siciliennes ont-elles financé le trafic d'héroïne ?
En partie grâce à des ressources publiques : des fonds versés par l'État italien à la région et restés inemployés dans les banques locales, ainsi que les commissions prélevées par des familles ayant obtenu l'adjudication de la collecte de l'impôt.
Quel rôle ont joué les subventions européennes ?
Les fonds structurels et agricoles destinés au Mezzogiorno ont été largement captés. Le soutien au bâtiment et aux travaux publics, secteur sous influence criminelle, et les aides agricoles aux filières du sud ont renforcé les organisations au lieu de les affaiblir.
Pourquoi parle-t-on d'interpénétration entre secteur légal et illégal ?
Parce que les mêmes intermédiaires, transporteurs et établissements financiers servent les circuits criminels comme l'économie légale, et parce que les profits illicites sont réinvestis dans des entreprises et installations parfaitement légitimes.
En quoi consiste la fraude à la TVA exploitée par ces réseaux ?
Un importateur revend des marchandises taxe comprise sans reverser la TVA encaissée, puis disparaît. Une variante consiste à exporter en suspension de taxe avant de réimporter clandestinement les biens. Ces montages reposent sur la corruption d'agents publics.