Dossier · VIII Le dossier criminel
La Sacra Corona Unita
Organisation criminelle tardive issue du milieu carcéral et de la Camorra, la Sacra Corona Unita a fait des Pouilles une plaque tournante des trafics vers les Balkans.
Une mafia née de la prison
Longtemps reléguée derrière Cosa Nostra, la Camorra et la ‘Ndrangheta, la Sacra Corona Unita est volontiers décrite comme la « quatrième mafia » d’Italie. Le qualificatif renvoie autant à son ancienneté qu’à son poids réel : une organisation plus jeune, géographiquement circonscrite aux Pouilles et économiquement moins puissante que ses aînées, d’autant que l’essentiel de ses chefs historiques a fini incarcéré. Selon les recensements d’observatoires italiens spécialisés, elle regrouperait une cinquantaine de clans pour environ mille cinq cents affiliés. Ses activités centrales relèvent du commerce de stupéfiants — surtout au stade de la vente finale —, du trafic d’êtres humains, du jeu illégal, de l’extorsion et de la contrebande.
Sa naissance, au début des années 1980, ne doit rien au hasard géographique. Depuis les années 1950, la justice italienne assignait à résidence dans les bourgs pouillais des figures du grand banditisme méridional, parmi lesquelles des chefs corléonais. Cette concentration forcée de criminels déjà structurés a fini par rapprocher le milieu local des contrebandiers de la grande criminalité organisée, transmettant méthodes et savoir-faire. C’est dans ce terreau que le milieu camorriste pugliais, ramification suscitée par le chef Raffaele Cutolo pour étendre ses affaires au-delà de Naples et de la Campanie, finit par se scinder. De cette rupture émerge une mafia proprement pouillaise : « Rosa » du côté de Bari, Sacra Corona Unita plus au nord de la région.
Rites du rosaire et structure horizontale
L’organisation se distingue par tout un appareil de rites mystico-religieux empruntés à l’imaginaire catholique. Le nom lui-même est un programme. Selon les déclarations d’un repenti, elle est « sacrée » parce que ses statuts consacrent et baptisent le nouvel affilié à la manière d’un prêtre ; « couronne » en référence au rosaire égrené grain à grain durant le chemin de croix ; « unie » parce que ses membres doivent former une chaîne dont nul anneau ne se rompt. Cette liturgie de l’affiliation cimente la loyauté et entoure le serment d’une aura sacrée, tout en imposant un secret rigoureux.
La structure, elle, demeure largement horizontale : une série de clans se partagent des zones d’influence et s’engagent à respecter des intérêts communs, sans véritable sommet unique. Le chef Giuseppe Rogoli a longtemps tenté d’imposer une hiérarchie plus rigide, calquée sur le modèle de la ‘Ndrangheta calabraise et adaptée aux réalités locales. Deux traits achèvent de caractériser l’association : la jeunesse de nombreux affiliés et le rôle reconnu aux femmes, qui prennent souvent en main la gestion des affaires lorsque les hommes sont emprisonnés.
Le verrou de l’Adriatique
La véritable bascule tient à la géographie. Les côtes désolées des Pouilles font face, à quelques dizaines de kilomètres, à l’Albanie et au Monténégro. Porte d’entrée de l’Union européenne, la région s’est muée en plaque tournante de tous les trafics traversant l’Adriatique. L’éclatement de la Yougoslavie a offert à la criminalité pouillaise une opportunité historique : mainmise sur les entrepôts portuaires, contrôle des moyens logistiques, alliances pragmatiques nouées avec des clans de la ‘Ndrangheta, de la Camorra et de Cosa Nostra qui lui apportent leurs compétences respectives.
Les activités s’organisent autour de quelques piliers complémentaires :
- contrebande de cigarettes étrangères, en lien avec le Monténégro, qui en tirerait une part majeure de ses revenus, le foyer pouillais se situant autour de Fasano et des villages côtiers entre Bari et Brindisi ;
- trafic d’êtres humains, en partenariat avec les filières albanaises acheminant des clandestins de provenances diverses, kurdes, pakistanais ou sri-lankais notamment ;
- exploitation de la prostitution, alimentée par la déstabilisation des Balkans et la guerre du Kosovo ;
- vente finale de stupéfiants, jeu illégal et extorsion.
Ces filières s’imbriquent. La logistique acquise grâce au tabac sert aussi bien à débarquer des migrants qu’à écouler l’héroïne transitant par la Macédoine. Selon de nombreux analystes, le trafic d’êtres humains fonctionne comme une activité fondatrice, première accumulation rapide de capital avant la diversification vers la drogue et les armes. En 1999, les centres d’accueil italiens débordaient ; la ministre de l’Intérieur dut alors solliciter la marine pour endiguer un flux quotidien estimé à plusieurs centaines de personnes, tandis que des voix, dont celle de l’archevêque de Lecce, dénonçaient la criminalisation des migrants au profit de ceux qui exploitaient leur misère. Les profits nourrissaient enfin la corruption de fonctionnaires, de magistrats et d’élus.
Une stature désormais internationale
La concentration des clans le long de la côte adriatique, entre Trani et Brindisi, traduit ce tropisme balkanique. Les liaisons maritimes avec Bar, Split, Dubrovnik, Durrës ou Vlorë dessinent un maillage que se disputent réseaux italiens, albanais, turcs, voire asiatiques, dès que les routes terrestres de la « route des Balkans » deviennent trop incertaines. D’organisation régionale, la Sacra Corona Unita s’est ainsi haussée au rang d’acteur criminel transnational, disposant de cellules actives jusqu’en Europe centrale. Sa puissance reste inférieure à celle des grandes mafias historiques, mais sa position de verrou sur le détroit d’Otrante lui confère un rôle stratégique difficile à contourner dans l’économie souterraine de l’Adriatique.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on de « quatrième mafia » à propos de la Sacra Corona Unita ?
L'expression la situe après les trois grandes organisations historiques — Cosa Nostra, la Camorra et la 'Ndrangheta. Apparue dans les Pouilles au début des années 1980, elle est la plus récente et la moins puissante des principales mafias italiennes.
Quelles sont ses origines ?
Elle procède d'une scission du milieu camorriste pugliais, lié à la tentative d'expansion lancée par Raffaele Cutolo. L'assignation à résidence, dès les années 1950, de chefs mafieux dans les Pouilles a aussi contribué à structurer le milieu criminel local.
Que signifie le nom Sacra Corona Unita ?
D'après des repentis, il renvoie au rosaire : « Sacra » pour le rite de consécration des affiliés, « Corona » pour les grains du chapelet, « Unita » pour l'unité exigée des membres, comparés aux maillons d'une chaîne.
Quel rôle a joué sa position géographique ?
Les côtes des Pouilles, proches de l'Albanie et du Monténégro, ont fait de la région une plate-forme logistique pour les trafics traversant l'Adriatique — cigarettes, drogue, migrants —, surtout après l'éclatement de la Yougoslavie.