Dossier · IX Le dossier criminel
La Stidda
Dans la Sicile méridionale des années 1980, une nébuleuse de clans criminels prend forme à l'écart de Cosa Nostra : la Stidda, « l'étoile », ses transfuges et ses guerres.
Une constellation née à l’écart de Cosa Nostra
Le terme sicilien « stidda » signifie « étoile ». Il désigne moins une organisation au sens strict qu’un agrégat de groupes criminels gravitant les uns autour des autres, à la manière des astres d’une même constellation. C’est précisément cette dispersion qui a donné son nom au phénomène : une série de bandes locales tournant autour d’un noyau, sans hiérarchie unique ni chef reconnu.
La Stidda apparaît entre 1985 et 1986 dans le sud et le centre de la Sicile, en particulier dans la province d’Agrigente, avec Gela pour foyer principal. Son émergence est documentée par les premiers repentis de Cosa Nostra : Francesco Marino Mannoia en 1989, puis Leonardo Messina en 1992. Tous deux décrivent une formation composée d’anciens affiliés exclus ou marginalisés par l’organisation dominante, souvent pour avoir refusé l’autorité du clan corléonais de Salvatore Riina. La rigidité de Cosa Nostra, structurée en rapports verticaux et figés, laissait peu de place à ces hommes écartés ; la Stidda leur a offert un cadre concurrent.
Un terreau social particulier
Contrairement à une idée répandue, la Stidda ne naît pas d’une misère ancestrale, mais d’un développement économique brutal et mal régulé. Le sud-est sicilien, et notamment la région de Gela, a connu une industrialisation pétrochimique rapide plaquée sur un territoire traditionnellement paysan. Immigration interne, déracinement, urbanisation désordonnée, puis crise du secteur et chômage : ce mélange a produit une désintégration sociale dont les bandes marginales ont tiré profit.
Dans ce contexte, le message porté par les stiddari se résume à une promesse d’accès. Là où Cosa Nostra réservait jalousement le statut d’« homme d’honneur » à un cercle restreint, la Stidda laissait entendre que ce statut était ouvert à tous. Cette accessibilité a constitué sa force de recrutement autant que sa fragilité : en relâchant les critères d’admission, elle a gagné en effectifs ce qu’elle a perdu en cohésion.
Organisation, territoires et violence
La Stidda fonctionne comme une fédération lâche de groupes très locaux plutôt que comme une pyramide unifiée. Cette absence de structure centrale l’a longtemps empêchée de rivaliser avec les grandes mafias sur le marché du crime organisé d’envergure, ou de traiter avec les milieux politiques et économiques au-delà de l’échelon local. Elle a donc investi des champs délaissés par Cosa Nostra : prostitution, jeux clandestins, vols et recels.
Son territoire s’étend des provinces de Raguse à Agrigente et Caltanissetta, avec des implantations à Palma di Montechiaro, Vittoria et Niscemi ; des groupes apparentés ont aussi émergé à Catane et Messine. Certaines villes, comme Vittoria, n’avaient jamais connu de phénomène mafieux avant elle. À partir de 1991, des observations policières signalent une tendance à la stabilisation : émergence de figures de tête, principes d’assistance mutuelle, alliances militaires entre clans.
Cette montée en puissance s’est faite dans le sang. Entre 1987 et 1990, plusieurs centaines d’homicides sont recensés à Niscemi, Riesi et Vittoria, théâtres de guerres de clans d’une violence extrême. La Stidda s’est forgé une réputation de détermination féroce, prompte à l’élimination physique et aux actions spectaculaires. Deux assassinats lui sont notamment attribués :
- celui du juge Rosario Livatino, magistrat d’Agrigente abattu en 1990 ;
- celui du maréchal de police Giuliano Guazzelli, qui enquêtait sur les activités des stiddari.
Rapports avec Cosa Nostra et extension hors de Sicile
Les relations entre la Stidda et Cosa Nostra varient selon les zones. Dans la province de Caltanissetta, les deux organisations s’affrontent frontalement ; à Catane, Messine et Syracuse, une coexistence relativement pacifique s’est établie, parfois assortie de formes de coopération. L’extorsion constitue un point de friction majeur : là où la mafia traditionnelle calibre ses prélèvements pour ne pas ruiner la victime, les stiddari ont eu la réputation de pousser la pression sans limite.
L’activité de la Stidda déborde l’île. Le trafic de stupéfiants en représente le cœur, avec des connexions documentées vers des organisations criminelles albanaises actives dans la région de Gela et de Raguse, ainsi qu’une participation aux filières de cocaïne, de haschisch et de marijuana. Le débarquement clandestin de marchandises et de migrants le long des côtes de Raguse et de Syracuse complète ce tableau. Enfin, la diaspora sicilienne a porté le phénomène hors d’Italie : à la fin des années 1980, les services allemands estimaient à plusieurs centaines le nombre de Siciliens soupçonnés d’appartenance mafieuse installés outre-Rhin, tandis que la Belgique a vu s’implanter durablement des familles originaires de l’ouest de la Sicile, pour beaucoup liées à cette nébuleuse.
Questions fréquentes
Que signifie le mot « stidda » ?
En dialecte sicilien, « stidda » signifie « étoile ». Le terme renvoie à la structure de l'organisation : une constellation de clans locaux gravitant les uns autour des autres, sans noyau hiérarchique unique.
Quelle est la différence entre la Stidda et Cosa Nostra ?
Cosa Nostra est une organisation hiérarchisée et fermée, au recrutement très sélectif. La Stidda est une fédération lâche de groupes locaux, au recrutement plus ouvert, née en partie d'anciens membres exclus de Cosa Nostra. Elle a investi des secteurs négligés par cette dernière, comme la prostitution et les jeux clandestins.
Comment reconnaît-on un membre de la Stidda ?
Les stiddari portent traditionnellement un tatouage composé de cinq points disposés en cercle, marqué entre le pouce et l'index. Ce signe sert de signe de reconnaissance et symbolise l'appartenance à l'organisation.
Où la Stidda est-elle implantée ?
Son foyer historique se situe dans le sud et le centre de la Sicile, autour de Gela, dans les provinces d'Agrigente, Caltanissetta et Raguse. Des ramifications ont été signalées à Catane et Messine, ainsi qu'à l'étranger, notamment en Allemagne et en Belgique, par le biais de la diaspora sicilienne.