Dossier · XII Le dossier criminel
Introduction à la mafia russe
Le crime organisé russe ne naît pas du chaos de 1991 : il plonge ses racines dans une caste de voleurs codifiée bien avant la Révolution.
Une caste née avant la Révolution
Le phénomène criminel qui se manifeste aujourd’hui dans l’espace post-soviétique n’est pas une conséquence imprévue de la chute du communisme. Il s’enracine profondément dans l’histoire russe. Dès la société tsariste, avant la Révolution d’Octobre 1917, une caste de voleurs domine le monde du vol et de la « cambriole ». Cette pègre est fortement hiérarchisée : les criminels les plus respectés sont ceux qui exercent des activités techniques spécialisées — pickpockets, cambrioleurs, escrocs. À l’inverse, les auteurs de crimes de sang n’inspirent alors aucune considération particulière.
Les associations criminelles régionales disposent d’une caisse commune, l’obchtchak, alimentée par un pourcentage prélevé sur le butin de chaque opération. Ces fonds servent à soutenir les détenus, parfois leurs familles, et à financer de nouvelles activités. Les gardiens de la caisse sont élus. Le milieu cultive aussi son propre langage, la « fenia », un argot variable d’une région à l’autre. Cette organisation se pense moins comme une bande de délinquants que comme une aristocratie souterraine, dotée de ses rites et de sa mémoire.
Les « voleurs dans la loi » et leur code
À partir des années 1930, les figures dominantes de ce milieu portent le nom de « voleurs dans la loi ». Leurs coutumes strictes découlent de la conviction d’appartenir à une élite. Pour eux, le crime n’est pas un moyen de s’enrichir mais un mode de vie à part entière, soumis à une « loi » non écrite que tout criminel authentique doit observer. Les manquements relèvent d’un tribunal des voleurs, dont les sentences — amendes, étranglement, coups de couteau — tombent aussi vite qu’elles sont sévères. Les tatouages, eux, fonctionnent comme un curriculum vitae lisible par les initiés.
Ce refus de l’État explique l’ambiguïté de leurs rapports avec le pouvoir révolutionnaire. Les bolcheviks voient dans ces voleurs des alliés objectifs : socialement marginaux, hostiles à l’ordre tsariste, efficaces dans l’action. Avant 1917 déjà, Lénine recourt à des délinquants pour attaquer les richesses du tsar et financer l’insurrection. Staline les considérera comme « socialement proches », à l’opposé des dissidents politiques. Dans les camps soviétiques, où beaucoup de voleurs finissent malgré tout incarcérés, ils maintiennent l’ordre intérieur en échange de quelques privilèges.
Guerres internes et criminalité économique
La Seconde Guerre mondiale fracture cette caste. L’enrôlement dans l’armée est vécu comme une trahison du code ; ceux qui acceptent l’uniforme, parfois sous la menace du peloton, deviennent des parias. À partir de 1947, un conflit sanglant oppose ces « renégats » aux tenants du strict respect des règles. Cette « guerre des chiens », qui dure jusque vers 1953, n’éradique pas le banditisme : elle favorise au contraire l’apparition de criminels plus pragmatiques, prêts à amasser des fortunes et à juger le vieux code périmé.
Parallèlement se structure, dès les années 1960, une criminalité économique adossée à l’économie souterraine. Les tsekhoviki, élite de cette criminalité, comblent les pénuries de l’économie planifiée en produisant clandestinement des biens de consommation. D’autres acteurs recourent à la corruption, à la falsification de documents ou à la spéculation. Ce milieu repose sur des liens de parenté, d’origine territoriale et sur des contacts privilégiés avec la nomenklatura. Souvent victimes d’extorsion, ces entrepreneurs de l’ombre doivent s’en remettre aux « autorités » de la pègre et verser leur écot à la caisse commune — une contribution qui aurait été fixée à 10 % des bénéfices au cours des années 1970.
La grande fusion et le séisme de 1991
Durant les années 1980, l’assouplissement des contrôles économiques précipite les choses. La loi soviétique « sur la coopération » de 1988 légalise une partie des activités jusque-là clandestines et fait émerger un véritable milieu d’affaires. Les conflits initiaux entre groupes laissent place à une symbiose : voleurs traditionnels, criminels économiques et nouveaux entrepreneurs se rejoignent autour d’un même modèle, où chantage, violence et corruption irriguent désormais autant les affaires que la politique. Là où l’État régule mal, des règles informelles — souvent héritées de la pègre — comblent les vides en matière de fiscalité, de justice ou d’arbitrage des litiges.
Le relâchement profite d’abord aux groupes régionaux, notamment caucasiens — Géorgie, Tchétchénie, Azerbaïdjan — mais aussi d’Asie centrale, tous installant leurs têtes de pont à Moscou. La chute du régime soviétique en 1991 agit alors comme un puissant accélérateur. Les seuls détenteurs de capitaux sont ceux qui se sont enrichis par la corruption et qui disposent de complicités dans l’appareil d’État ; d’anciens agents du KGB, rompus à la gestion industrielle, se révèlent particulièrement bien placés. Les richesses stratégiques — pétrole, gaz, métaux précieux — sont pillées, et l’ouverture des frontières permet de mettre les gains à l’abri. Pendant ce temps, des millions de Russes perdent emploi et logement, et pour certains le crime devient le seul horizon de survie. Tous les ingrédients d’une expansion criminelle étaient réunis.
Questions fréquentes
Qui sont les « voleurs dans la loi » ?
Ce sont les figures dominantes de la pègre russe, considérées comme une aristocratie criminelle depuis les années 1930. Leur code leur interdit toute collaboration avec l'État, tout engagement politique ou militaire, et impose une existence entièrement consacrée au crime.
La criminalité organisée russe est-elle née de l'effondrement de l'URSS en 1991 ?
Non. Elle plonge ses racines dans la Russie tsariste, où existait déjà une caste hiérarchisée de voleurs. La chute de 1991 a surtout agi comme un accélérateur, offrant capitaux, biens stratégiques et frontières ouvertes à des réseaux déjà solidement constitués.
Qu'est-ce que l'obchtchak, la caisse commune ?
C'est un fonds collectif alimenté par un pourcentage prélevé sur le butin de chaque opération. Il sert à soutenir les détenus, parfois leurs familles, et à financer de nouvelles activités criminelles. Ses gardiens étaient élus au sein du milieu.
Comment l'économie souterraine soviétique a-t-elle nourri le crime organisé ?
Dès les années 1960, les tsekhoviki produisaient clandestinement des biens rares pour combler les pénuries du système planifié. Souvent victimes d'extorsion, ils devaient verser un tribut à la pègre, tissant des liens durables entre criminalité économique et milieu traditionnel.