Dossier · XIII Le dossier criminel
La mafia russe : activités
Au sortir du régime soviétique, les organisations criminelles russes étendent leur emprise du racket d'entreprise au blanchiment, en passant par le contrôle des banques et des exportations de matières premières.
Au milieu des années 1990, la Fédération de Russie compte plus de mille trois cents organisations criminelles actives. Une étude attribuée à l’Académie des sciences de Russie estime alors qu’environ 40 % de l’économie nationale échappe, en tout ou en partie, à l’autorité légale : une fraction considérable du parc immobilier commercial moscovite, une large part des institutions de négoce, des dizaines de milliers d’entreprises, plusieurs centaines de banques et des sociétés d’État relèveraient d’une influence criminelle directe ou indirecte. Les observateurs de l’époque décrivent des groupes inventifs et techniquement aguerris, dont le répertoire dépasse le banditisme classique : usure, vol et trafic de véhicules, détournement de richesses nationales, escroquerie aux assurances, fraude aux télécommunications par clonage de données de téléphonie mobile. L’extorsion de fonds demeure cependant la matrice de ce système.
Le racket érigé en partenariat
La pratique la plus structurante est la « protection » imposée, désignée par le terme de krysha — littéralement le « toit ». Le mécanisme se déploie par paliers. Un groupe « obtient » d’abord de l’argent d’une entreprise en lui offrant une protection contre d’autres bandes du même type. Il passe ensuite au « contrôle » lorsqu’il y place son propre comptable ou son vérificateur. Au stade ultime, il « résout » les litiges de l’entreprise par la violence, y investit des capitaux, introduit ses membres au conseil de direction et devient actionnaire. Le racket initial se mue ainsi en un partenariat contraint, durable et lucratif.
Les travaux du sociologue Vadim Volkov sur les « entreprises de violence » montrent que ces groupes ne se limitaient pas à la sécurité physique : ils assuraient le recouvrement de dettes, le règlement de conflits et servaient d’intermédiaires entre les sociétés privées et les bureaucraties d’État, facilitant l’obtention de licences, d’autorisations ou d’exemptions fiscales. Une enquête menée en 1996 et 1997 indiquait qu’une majorité d’entrepreneurs interrogés versaient des paiements réguliers pour de tels services. On estimait alors qu’une part notable du produit national brut provenait de ce prélèvement devenu quasi institutionnel.
Banques, blanchiment et fuite des capitaux
Le second pilier tient au contrôle du système financier. Les profits illicites étaient recyclés au travers de sociétés offshore et d’un réseau dense de banques dont une fraction majoritaire des établissements en activité aurait été sous influence mafieuse. Le procédé était parfois élémentaire : des banques se constituaient le temps de capter des aides publiques destinées à des régions en difficulté, puis disparaissaient avec les fonds. L’ampleur des sorties de capitaux fut considérable ; on a évalué à une centaine de milliards de dollars les sommes ayant quitté le pays depuis la fin de l’ère soviétique, des analyses chiffrant à environ un milliard par mois les transferts douteux vers des places comme Chypre.
L’accès à la communauté bancaire internationale rendait ce blanchiment fluide et difficile à tracer. Plusieurs analystes ont relié la crise financière russe de 1998 à l’évasion de capitaux issus de crédits internationaux vers des centres offshore. La violence accompagnait l’argent : sur quelques années, plusieurs dizaines de responsables ou d’employés de banques et d’entreprises ont été tués dans des attentats liés à ces enjeux.
Matières premières, drogue et armes
L’infiltration de l’économie légale s’étend aux secteurs stratégiques. Au-delà de ses spécialités traditionnelles — armes, stupéfiants, prostitution —, le crime organisé s’est implanté dans l’extraction pétrolière, les minerais précieux, la distribution, le négoce, les transports, la finance et l’immobilier. Le départ d’investisseurs étrangers, découragés par cet environnement, a libéré des parts de marché aussitôt reconquises par des sociétés-écrans logées dans des paradis fiscaux. Les exportations frauduleuses de pétrole auraient représenté un chiffre d’affaires annuel de plusieurs milliards de dollars. Des montages identiques de fraude aux taxes sur les carburants, fondés sur des chaînes de sociétés fictives se revendant le produit, ont été repérés aux États-Unis, contraignant les autorités à percevoir l’impôt le plus en amont possible.
Les filières de stupéfiants constituaient une autre source majeure de revenus :
- pénétration en force des marchés de l’héroïne et de la cocaïne aux États-Unis, forte hausse de la consommation intérieure russe, et prise de contrôle de réseaux de production de drogues de synthèse, notamment en Europe centrale, avec des liens établis jusqu’aux réseaux africains.
Le trafic d’armes complétait l’ensemble. L’effondrement soviétique et la perte de contrôle de l’État ont permis à des militaires démunis ou cupides de céder leurs équipements. Du matériel conventionnel, mais aussi des composants spatiaux et nucléaires, ont alimenté un marché dont les groupes criminels russes auraient détenu un quasi-monopole, puisant dans les stocks de l’ancienne Armée rouge.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la « krysha » ?
Le terme russe *krysha* signifie « toit ». Il désigne la protection imposée à une entreprise par un groupe criminel : en échange de paiements réguliers, celui-ci assure la sécurité, le recouvrement de dettes et le règlement de conflits, avant parfois de prendre le contrôle de la société.
Comment le crime organisé russe blanchissait-il son argent ?
Principalement via des sociétés offshore et un réseau de banques sous influence, dont une part importante des établissements en activité. Les fonds illicites transitaient vers des centres financiers étrangers, certaines banques étant créées uniquement pour capter des aides publiques avant de disparaître.
Quels secteurs économiques étaient les plus exposés ?
Outre les armes, la drogue et la prostitution, les groupes criminels se sont implantés dans l'extraction pétrolière, les minerais précieux, le négoce, les transports, la finance et l'immobilier, profitant notamment du départ d'investisseurs étrangers.
En quoi les exportations de pétrole étaient-elles concernées ?
Les exportations frauduleuses de pétrole auraient généré un chiffre d'affaires annuel de plusieurs milliards de dollars, au moyen de montages reposant sur des chaînes de sociétés fictives permettant d'éluder les taxes dues à l'État.