Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
Enquêtes · Histoire · Idées
Le Banc Public
Fondé à Bruxelles

Dossier · XVII Le dossier criminel

Les Yakuzas : rédemptions

Devenu mécène international après une carrière sulfureuse, Ryoichi Sasakawa illustre une forme singulière de rédemption : la conversion d'un butin criminel en légitimité institutionnelle, jusqu'au cœur des organisations onusiennes.

D’un empire des paris à la philanthropie

La fortune de Ryoichi Sasakawa demeure difficile à chiffrer, estimée en milliards de yens. Une part en provient, dès l’avant-guerre, des pillages opérés en Chine par son armée privée ; une autre du monopole exercé sur certains jeux, en particulier les courses de hors-bord, activité parmi les plus lucratives du Japon, dont le chiffre d’affaires se compte en milliers de milliards de yens annuels. À ces ressources s’ajoutent les registres habituels des organisations criminelles : trafics, corruption, pornographie, tourisme sexuel. Sasakawa lui-même ne s’embarrassait guère de discrétion, allant jusqu’à se présenter comme « le fasciste le plus riche du monde ».

Dès les années soixante, ce passé encombrant fut soumis à un patient travail de réhabilitation. La fondation qu’il établit en 1962 servit de pivot à cette entreprise de relations publiques permanente. Multipliant les structures caritatives engagées dans des campagnes humanitaires en faveur des pays du Sud, Sasakawa investit une partie de son butin dans un organisme dont la dotation, en 1990, atteignait quelque cinq cents millions de dollars — l’un des mieux pourvus avant la Fondation Ford. L’objectif affiché relevait moins de la générosité que de la légitimité : faire oublier l’origine des fonds en les rendant indispensables.

Une respectabilité achetée auprès des institutions

Les organisations internationales constituèrent la cible privilégiée de cette stratégie. Dès la fin des années soixante-dix, Sasakawa versait, par l’entremise de sa fondation pour l’industrie navale, un demi-million de dollars à l’ONU, puis un million à l’UNESCO, s’imposant comme le principal mécène privé des instances onusiennes. La Fondation Sasakawa devint la première donatrice de plusieurs d’entre elles, multipliant les prix qui portent son nom : prix pour la santé dans le cadre de l’OMS, prix pour la prévention des catastrophes, prix pour l’environnement.

Cette générosité ne fut pas sans contreparties. Le clan — Ryoichi et ses trois fils — entendait peser sur les organismes qu’il finançait. Deux rapports internes de l’ONU, en 1993 et 1996, soulignaient des irrégularités dans l’élection du Japonais Hiroshi Nakajima à la tête de l’OMS ; reconnaissant, ce dernier fit ériger une statue de son bienfaiteur dans le hall genevois de l’institution. Des soupçons comparables entourèrent l’élection, en 1999, de Koichiro Matsuura à la direction de l’UNESCO, après un revirement inattendu de plusieurs délégués africains que des promesses et des dons auraient contribué à expliquer. La fondation sut néanmoins se rendre incontournable, versant en 1996 dix millions de dollars pour un programme d’élimination de la lèpre.

Le monde universitaire fut lui aussi démarché. Princeton et Yale acceptèrent les fonds ; à l’inverse, plusieurs universités australiennes refusèrent l’argent d’« un supporter déclaré et non repenti de Mussolini », tiré de « recettes de jeu sous couvert de courses ». En France, une filiale déclarée d’utilité publique en 1990 finança notamment l’Institut d’Asie orientale de Lyon, le festival d’Aix-en-Provence et le musée Guimet ; en 2002, un chercheur du CNRS démissionna en découvrant l’origine des subventions de son laboratoire.

Ramifications sectaires et politiques

La trajectoire de Sasakawa croisa des réseaux idéologiques durables. À partir de 1963, il devint un conseiller influent du révérend Sun Myung Moon, soutenant l’expansion de l’Église de l’unification. Avec Moon et Tchang Kaï-chek, il participa à la fondation de la Ligue anticommuniste mondiale, née de la fusion de structures asiatiques et antibolcheviques et liée à des factions de services secrets américains, sud-coréens et taïwanais. Des observateurs évoquèrent par ailleurs l’influence de la Sōka Gakkaï, mouvement bouddhiste se réclamant de Nichiren Shōshū et revendiquant une vingtaine de millions d’adeptes, qui obtint en 1983 un statut consultatif auprès des Nations unies.

Sur le terrain politique, le parrain aurait facilité le coup d’État contre le dirigeant indonésien Sukarno et soutenu, via une association d’entraide, le dictateur philippin Ferdinand Marcos. Ces appuis renvoient à une autre énigme : le trésor dit « du Lys d’or », ou « or de Yamashita », fruit du pillage japonais en Asie du Sud-Est, qu’une part des fortunes de l’après-guerre — dont celle de Marcos — aurait alimentée. Plus tard, l’une des annexes de la fondation fut citée parmi les contributeurs d’une campagne de stérilisation forcée visant des femmes péruviennes entre 1995 et 2000.

Une rédemption en trompe-l’œil

Les distinctions s’accumulèrent — Helen Keller International Award, Linus Pauling Medal, médaille de la paix des Nations unies — sans jamais combler l’ambition affichée du prix Nobel de la paix, que convoitait aussi son ami Jimmy Carter, dont la fondation cofinança le programme agricole africain « Sasakawa-Global 2000 ». À sa mort, en 1995, ses fils reprirent les rênes d’un dispositif où l’humanitaire et l’opacité demeuraient étroitement mêlés. La « rédemption » de Sasakawa apparaît ainsi moins comme une expiation que comme une opération de blanchiment symbolique : un parcours où la philanthropie sert d’écran à une fortune dont les origines n’ont jamais été soldées.

Questions fréquentes

Qui était Ryoichi Sasakawa ?

Un financier japonais lié aux milieux nationalistes et aux organisations criminelles, qui bâtit sa fortune sur les pillages de guerre, le monopole des courses de hors-bord et divers trafics, avant de se reconvertir en philanthrope international jusqu'à sa mort en 1995.

En quoi consistait sa stratégie de « rédemption » ?

Par sa fondation, créée en 1962, il transforma un butin d'origine douteuse en respectabilité, devenant le principal mécène privé d'organisations onusiennes et multipliant prix, bourses et dons aux universités et aux institutions culturelles.

Quels soupçons pesaient sur ses dons aux Nations unies ?

Des rapports internes de l'ONU, en 1993 et 1996, relevèrent des irrégularités dans l'élection à la tête de l'OMS, et l'accession à la direction de l'UNESCO en 1999 fut entourée de soupçons de promesses et de dons à des délégués.

Quels réseaux politiques et idéologiques lui sont associés ?

Il fut proche de la secte Moon et cofondateur de la Ligue anticommuniste mondiale, aurait facilité le coup d'État contre Sukarno en Indonésie et soutenu le dictateur philippin Marcos, dont la fortune est liée au trésor dit « du Lys d'or ».