Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Dossier · XVI Le dossier criminel

Les Yakuzas : récupérations

Plutôt que de juger les criminels de guerre japonais, les services américains en retournèrent plusieurs. Deux noms dominent ce recyclage : Ryoichi Sasakawa et Yoshio Kodama.

Le parrain et l’agent de l’ombre

La trajectoire de Ryoichi Sasakawa illustre la porosité entre pègre, ultranationalisme et pouvoir d’État dans le Japon de la première moitié du XXe siècle. Dès l’annexion de la Corée en 1910, il met sur pied, avec l’appui du gouvernement impérial, des milices chargées de rançonner les familles coréennes fortunées. La prostitution, les maisons de jeu et la spéculation sur les marchés du riz nourrissent par ailleurs une fortune déjà considérable. En 1927, il fonde une Société de défense nationale, puis, en 1931, un parti de masse ultranationaliste. Une tentative d’assassinat visant le Premier ministre lui vaut un séjour en prison, dont il sort vite : la cour impériale voit dans ces patrons yakuzas un soutien commode.

Son parcours croise très tôt celui de Yoshio Kodama, autre chef de gang doublé d’un fasciste convaincu. En 1939, Sasakawa rencontre Mussolini, son modèle déclaré, et milite pour l’Axe Tokyo-Berlin-Rome ainsi que pour une attaque directe contre les États-Unis. Pearl Harbor donne le signal de l’offensive nipponne en Asie du Sud-Est.

Le pillage organisé d’un empire

Avec l’expansion militaire, les yakuzas deviennent les bras armés d’un pillage méthodique. Sasakawa lève une armée privée d’environ quinze mille hommes pour exploiter la Mandchourie et la Mongolie, tandis que le Kodama Kikan, l’organisation de son associé, opère selon une logique comparable. Officiellement, il s’agit de contrôler la production et l’exportation de ressources stratégiques ; en pratique, banques cambriolées, extorsions et demandes de rançon alimentent un butin centralisé par une Compagnie des industries lourdes mandchoues. Les réseaux de distribution de l’opium sont accaparés en lien avec les parrains chinois du Gang vert. Une fraction de l’or ainsi amassé finance directement l’effort de guerre.

Kodama, surtout, ne se contente pas de piller : il bâtit en Mandchourie un service de renseignement efficace au profit de l’armée impériale. En 1945, on le présente comme le deuxième homme le plus riche du Japon, derrière l’empereur lui-même. C’est précisément cette double compétence — pègre et espionnage — qui va le rendre précieux à l’occupant.

L’amnistie comme calcul stratégique

La capitulation aurait dû conduire ces criminels de « Classe A » devant un peloton. Il n’en fut rien. Le commandement d’occupation choisit la coopération avec la maison impériale, et les richesses pillées ne furent jamais restituées : le Japon fut déclaré en banqueroute, ce qui permit de soustraire le trésor à toute réparation.

Le raisonnement est froidement utilitaire. Le Japon doit devenir la vitrine asiatique de l’économie de marché, et la lutte contre le communisme exige des relais solides. Sasakawa fournit informateurs, briseurs de grève et agents recrutés dans son armée privée ; Kodama réactive ses réseaux de Mandchourie. En échange de l’impunité, l’un et l’autre mettent leurs ramifications politiques, militaires et mafieuses au service de la stratégie anticommuniste pilotée par Washington en Asie.

Du financement d’un parti à la collusion d’État

Les deux hommes ne se contentent plus de l’ombre : ils financent la machine politique. Surnommé le « kuromaku », l’homme de l’ombre, Sasakawa devient un acteur décisif de la reconstruction. Les fortunes accumulées pendant la guerre — y compris celle que Kodama avait confiée à un autre leader d’extrême droite avant son arrestation — alimentent la naissance, en 1955, du Parti libéral-démocrate, parti dominant du Japon d’après-guerre. Les retours sur investissement sont tangibles :

  • en 1957, le Premier ministre Nobusuke Kishi confie à Sasakawa le monopole de la gestion des paris sur les courses de hors-bord, fédération dont le chiffre d’affaires se comptera plus tard en milliers de milliards de yens ;
  • la même année, un yakuza élu à la Diète accède au ministère de l’Agriculture ;
  • Kodama participe à la fondation d’une Ligue anticommuniste asiatique, matrice de la future Ligue anticommuniste mondiale.

En parallèle, Sasakawa multiplie associations martiales, clubs de karaté et fédérations explicitement anticommunistes, couvertures commodes pour briser les grèves et traquer les opposants. La collusion entre pègre, extrême droite et appareil d’État, souvent plus intéressée qu’idéologique, ne cesse de s’étendre.

Lockheed, ou le mécanisme exposé

En 1976, l’affaire Lockheed met crûment en lumière ce système. Pour vendre son avion de transport civil au Japon, le constructeur américain s’adresse à Kodama. Celui-ci active ses relais, obtient grâce à Sasakawa le silence des riverains, et le marché est conclu par le Premier ministre Kakuei Tanaka. Pour ces services, Kodama reçoit plus de trois millions de dollars, acheminés par des courtiers liés aux services américains. Le scandale provoque la démission de Tanaka et la disgrâce de Kodama, qui se terre dans sa résidence privée jusqu’à sa mort, en janvier 1984. L’affaire restera le symbole de l’imbrication entre affaires, politique et pègre dans le Japon de la guerre froide.

Questions fréquentes

Qui étaient Ryoichi Sasakawa et Yoshio Kodama ?

Deux chefs yakuzas et militants ultranationalistes japonais, classés criminels de guerre de « Classe A », qui s'enrichirent par le pillage organisé de l'Asie occupée avant d'être recrutés par les services américains comme agents anticommunistes après 1945.

Pourquoi n'ont-ils pas été jugés et condamnés après la guerre ?

Le commandement d'occupation privilégia la coopération avec la maison impériale et vit en eux des relais utiles contre le communisme. En échange de l'impunité, ils mirent leurs réseaux politiques, militaires et mafieux au service de la stratégie américaine en Asie.

Quel rôle ont-ils joué dans la vie politique japonaise d'après-guerre ?

Leurs fortunes de guerre contribuèrent au financement, en 1955, du Parti libéral-démocrate, formation dominante du Japon. Sasakawa influença des nominations et obtint le monopole des paris sur les courses de hors-bord, tandis que Kodama restait un faiseur de rois dans l'ombre.

En quoi consistait l'affaire Lockheed ?

En 1976, le constructeur américain Lockheed paya Kodama plus de trois millions de dollars pour faire vendre son avion de transport civil au Japon. Le marché, conclu sous le Premier ministre Kakuei Tanaka, provoqua sa démission et la chute publique de Kodama.