Dossier · XIX Le dossier criminel
Histoire de la mafia aux États-Unis
Née de l'immigration italienne du Sud, la Cosa Nostra américaine s'est structurée sous la Prohibition avant de décliner face aux lois antiracket et aux repentis.
L’expression « mafia italo-américaine » désigne couramment l’ensemble du crime organisé aux États-Unis, mais elle simplifie une réalité plus composite. Aux côtés des Italiens du Sud, des réseaux anglo-saxons, irlandais et juifs d’Europe centrale et orientale ont longtemps partagé le même terrain. La spécificité de la Cosa Nostra américaine tient ailleurs : contrairement aux triades chinoises, aux yakuzas ou aux organisations russes implantées comme des antennes étrangères, elle s’est formée et développée sur le sol des États-Unis. C’est une création proprement américaine, greffée sur un héritage sicilien.
Des enclaves d’immigrés à la Main noire
Entre 1820 et 1930, plus de quatre millions d’Italiens traversent l’Atlantique. La grande majorité de ceux qui arrivent au début du XXe siècle vient du Mezzogiorno. Ils se regroupent dans les villes de l’Est selon la province, le village ou le clan familial, formant des quartiers où l’on parle le dialecte d’origine et où l’on vit largement à l’écart de la société américaine. Les rares immigrés maîtrisant l’anglais servent d’intermédiaires entre l’enclave et l’extérieur, une position d’entremise que certains observateurs ont rapprochée du rôle des gabelotti de Sicile.
Dès les années 1820, le quartier de Five Points, au sud de Manhattan, devient l’un des secteurs les plus mal famés de New York, concentration de coupe-gorges et de repaires. À partir des années 1870, l’afflux d’immigrés juifs et italiens reconfigure les bandes : les nouveaux venus créent leurs propres gangs pour tenir tête à ceux qui occupaient déjà le terrain. La mafia sicilienne proprement dite s’installe vers 1890, autour de figures comme Antonio Morello et Ignazio Saietta, surnommé « Lupo » pour sa brutalité dans l’extorsion exercée contre ses propres compatriotes.
À la fin du XIXe siècle émerge la « Mano Nera », la Main noire, forme embryonnaire d’organisation qui rackette la communauté italienne par lettres de menace ornées d’une main dessinée à l’encre. C’est à La Nouvelle-Orléans que la mafia sicilienne s’enracine d’abord, dominant le port et le commerce des fruits et légumes ; la police locale lui impute plus d’une centaine de meurtres entre 1870 et 1890. L’hostilité xénophobe culmine en 1891 avec le lynchage de onze Italiens par une foule, après l’assassinat non élucidé du chef de la police David Hennessey.
La Prohibition, accélérateur du crime organisé
Le vote de la loi Volstead en 1919 interdit la production, la vente et le transport d’alcool sans en proscrire la consommation. Entre 1920 et 1933, cette contradiction offre aux gangs un marché colossal. Bars clandestins, contrebande venue du Canada, de Terre-Neuve et de Saint-Pierre-et-Miquelon, distilleries de fortune dont les produits frelatés intoxiquent des milliers de consommateurs : les profits explosent, et avec eux la structuration quasi industrielle des réseaux. La période fait émerger une génération de figures durables — Al Capone, Lucky Luciano, Frank Costello, Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Dutch Schultz.
Les années 1930 voient s’affronter l’ancienne conception, attachée à un code d’« honneur » réticent à la drogue et à la prostitution, et une génération plus jeune et pragmatique. La guerre dite des Castellammarese, brève mais sanglante, tranche le conflit. Son principal bénéficiaire, Lucky Luciano, en sort en architecte de la Cosa Nostra américaine.
La Commission et l’ère des syndicats
Luciano impose un principe de direction collective : aucun chef ne doit dominer l’ensemble du milieu. Une instance de coordination, surnommée la Commission, doit faire respecter l’autonomie territoriale de chaque groupe, privilégier la collaboration sur l’affrontement et arbitrer les litiges majeurs. À New York se cristallisent les cinq familles qui structureront durablement la pègre. Un système de caisses communes, né de l’entente entre Luciano, Lansky et Costello, finance pots-de-vin et investissements ; une branche d’exécution, la Murder Incorporated, dirigée par Lepke Buchalter avec Albert Anastasia et Bugsy Siegel, applique les sentences décidées par les chefs.
La fin de la Prohibition et la crise de 1929 contraignent à diversifier les revenus :
- jeu et machines à sous, casinos de La Havane ouverts grâce à un arrangement avec le régime de Batista, puis lancement de Las Vegas par Bugsy Siegel ;
- prostitution réorganisée autour des réseaux téléphoniques de call-girls, racket des syndicats de dockers et de transporteurs, pression sur les studios d’Hollywood et trafic de stupéfiants.
La Seconde Guerre mondiale illustre l’ambiguïté des rapports avec l’État : le contrôle mafieux des quais new-yorkais devient un enjeu de sécurité, et des réseaux siciliens sont réactivés en vue du débarquement allié de 1943. Luciano, emprisonné depuis 1936, est libéré en 1946 puis expulsé vers l’Italie, où il contribue à raviver la vieille Cosa Nostra sicilienne ; il meurt en 1963.
Du sommet au reflux
L’organisation atteint son apogée dans les décennies d’après-guerre, avant que l’appareil judiciaire ne renverse le rapport de force. Les lois antiracket, en particulier le dispositif RICO, permettent de poursuivre non plus des actes isolés mais des structures entières. Surtout, la rupture de l’omertà — la multiplication des « pentiti », ces repentis qui acceptent de témoigner contre leurs anciens chefs — prive la Cosa Nostra de sa protection la plus solide. De spécialité yankee triomphante, elle devient une force affaiblie, surveillée et désormais durablement entamée.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on de mafia « italo-américaine » ?
Parce que les immigrés italiens du Sud, dont d'anciens affiliés siciliens, ont formé le socle du crime organisé aux États-Unis. Mais des réseaux irlandais, anglo-saxons et juifs y ont aussi joué un rôle majeur, si bien que le terme simplifie une réalité plus mêlée.
Qu'était la « Main noire » (Mano Nera) ?
Une forme embryonnaire d'organisation mafieuse apparue à la fin du XIXe siècle, qui rackettait surtout la communauté italienne par des lettres de menace marquées d'une main noire. Le non-paiement exposait la victime à un risque réel d'assassinat.
En quoi la Prohibition a-t-elle transformé le crime organisé ?
La loi Volstead (1919) créa un immense marché illégal de l'alcool entre 1920 et 1933. Les gangs y gagnèrent des revenus considérables et une structuration quasi industrielle, faisant émerger des figures comme Al Capone et Lucky Luciano.
Comment la mafia américaine est-elle entrée en déclin ?
Les lois antiracket, notamment le dispositif RICO, ont permis de poursuivre des organisations entières plutôt que des actes isolés. La multiplication des repentis (pentiti) brisant l'omertà a ensuite privé la Cosa Nostra de sa protection essentielle.