Dossier · XXII Le dossier criminel
La mafia aux États-Unis : actualités
L'image du gangster en costume rayé appartient au passé. Décennie après décennie, la mafia italo-américaine a reculé sous les coups de la justice fédérale, sans pour autant disparaître du paysage criminel.
Le poids des grandes poursuites
Le portrait familier de la Cosa Nostra américaine — les costumes rayés, la prohibition de l’alcool, les mitraillettes — relève désormais de l’imagerie. Le crime organisé d’origine italienne n’a plus, aux États-Unis, l’envergure qui faisait sa légende au milieu du XXe siècle. Ce recul tient pour une large part à l’arsenal juridique mis en place par les autorités fédérales. Le tournant décisif est l’adoption, en 1970, de la loi dite RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act), qui permet de poursuivre non plus seulement l’auteur d’un crime isolé, mais l’appartenance même à une organisation criminelle et la participation à ses « activités de racket ».
À partir des années 1980, ce dispositif est employé méthodiquement contre les grandes familles. Des procès retentissants, à New York notamment, conduisent à la condamnation de chefs et de cadres entiers d’organisations qui, jusque-là, se croyaient à l’abri derrière des hommes de paille. La logique pyramidale de la mafia, qui faisait sa force, devient une faiblesse : démontrer l’existence d’une hiérarchie suffit à frapper le sommet. Une génération entière de dirigeants finit derrière les barreaux, souvent pour des peines très longues.
L’effritement de l’omertà
Le second facteur de déclin est plus intime : l’érosion de la loi du silence. L’omertà — l’interdiction absolue de parler aux autorités — constituait le ciment de l’organisation. Or les peines très lourdes prévues par la législation fédérale ont transformé le calcul de bien des membres : face à la perspective de finir leurs jours en prison, certains ont choisi de coopérer avec la justice en échange d’une remise de peine ou d’une protection.
Le phénomène n’est pas anecdotique. Des figures de premier plan, dont l’autorité reposait précisément sur le respect du code, ont accepté de témoigner contre leurs anciens compagnons. Chaque défection en entraîne d’autres : un chef qui parle compromet ses lieutenants, lesquels sont à leur tour incités à négocier. Le pacte de confiance qui liait les affiliés s’en trouve durablement fragilisé. À cela s’ajoute le recul du recrutement : le vivier d’immigrés siciliens et napolitains qui alimentait jadis les familles s’est tari, et les nouvelles générations issues de l’immigration italienne, intégrées et prospères, n’ont guère de raisons de rejoindre le milieu.
Une place disputée dans le sous-monde
Le reflux de la mafia italo-américaine ne signifie pas que le crime organisé a reculé aux États-Unis : il s’est diversifié. La Cosa Nostra n’occupe plus une position dominante dans un univers criminel devenu beaucoup plus éclaté. D’autres groupes, souvent organisés sur une base ethnique ou autour de trafics spécialisés, se sont imposés sur des marchés qu’elle contrôlait autrefois ou qu’elle ne pouvait investir.
Ce paysage recomposé se reconnaît à plusieurs traits :
- la montée d’organisations criminelles transnationales venues d’ailleurs, mieux placées que les familles traditionnelles sur certains trafics ;
- l’essor de groupes spécialisés dans les stupéfiants à grande échelle, où la mafia italienne n’a jamais été l’acteur principal ;
- le poids croissant des gangs de rue et des réseaux fondés sur la proximité de quartier plutôt que sur une structure hiérarchique ;
- la sophistication de la criminalité financière et informatique, qui réclame des compétences éloignées du répertoire mafieux classique.
Face à cette concurrence, la Cosa Nostra a parfois choisi la coexistence plutôt que l’affrontement. Plutôt que de défendre tous ses territoires, elle a pu sous-traiter certaines tâches ou s’associer à des groupes émergents, monnayant son expérience, ses réseaux et sa connaissance du terrain contre une part des profits. Ses structures héritées, ses hiérarchies et ses règles lui confèrent en effet une capacité de régénération : un groupe nouveau qui s’associe à elle gagne en assise, tandis que la vieille organisation engrange une rente sur des marchés qu’elle ne maîtrise plus seule. L’alliance ponctuelle, dans certains trafics, entre familles traditionnelles et bandes de motards ou gangs de rue illustre cette logique d’accommodement.
Ce qui survit du modèle
Malgré ce déclin, il serait imprudent de prononcer la disparition de la mafia italo-américaine. Les observateurs rappellent qu’une organisation criminelle de cette nature dispose d’une réelle capacité d’adaptation : lorsque la pression policière s’intensifie, elle resserre sa clandestinité, multiplie les précautions, se fait plus discrète. L’annonce répétée de sa fin, relayée par les médias, tend d’ailleurs à endormir la vigilance autant qu’à refléter une réalité.
Ce qui demeure tient moins à la puissance qu’au savoir-faire. La Cosa Nostra conserve des positions dans des secteurs où elle s’était durablement enracinée. Le plus emblématique reste l’infiltration du monde syndical : le contrôle de certains syndicats, dans le bâtiment, les transports routiers, la manutention portuaire ou le ramassage des déchets, offre des leviers précieux pour racketter les entreprises sous la menace d’une grève, d’un retard de livraison ou d’un blocage de chantier. Ce noyautage, qui n’est pas en soi une activité illégale, sert de point d’appui à l’extorsion et au pillage des fonds de pension ou des caisses sociales.
À ce répertoire s’ajoutent des activités plus classiques mais toujours rentables : l’usure, l’extorsion auprès des commerçants, le piratage de marchés publics et les jeux d’argent clandestins. Moins spectaculaires que les trafics d’autrefois, elles sont difficiles à éradiquer parce qu’elles s’imbriquent dans des secteurs économiques parfaitement légaux, où la frontière entre l’entreprise honnête et l’entreprise sous emprise devient malaisée à tracer. Réduite, surveillée, concurrencée, la mafia américaine n’en illustre pas moins la résilience d’un modèle criminel qui a survécu à un siècle de répression — preuve que l’affaiblissement d’une organisation n’équivaut pas à sa fin.
Questions fréquentes
Pourquoi la mafia italo-américaine a-t-elle décliné ?
Deux facteurs principaux expliquent son recul. D'une part, l'arsenal juridique fédéral, notamment la loi RICO de 1970, qui permet de poursuivre l'appartenance même à une organisation criminelle et a conduit à la condamnation de chefs entiers de familles. D'autre part, l'effritement de l'omertà, la loi du silence, à mesure que des membres ont accepté de coopérer avec la justice pour alléger des peines très lourdes.
Qu'est-ce que la loi RICO ?
Le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, adopté en 1970, est une loi fédérale américaine qui permet de poursuivre la participation à une organisation criminelle et à ses activités de racket, et non plus seulement un crime isolé. Employée méthodiquement à partir des années 1980, elle a permis de frapper la hiérarchie des grandes familles mafieuses.
La Cosa Nostra américaine a-t-elle disparu ?
Non. Elle est considérablement affaiblie et n'occupe plus une position dominante dans un univers criminel devenu plus éclaté, où d'autres groupes se sont imposés. Mais elle subsiste, fait preuve d'une réelle capacité d'adaptation et conserve des positions dans des secteurs où elle est durablement enracinée, comme certains syndicats, marchés publics, l'usure et les jeux clandestins.
Quelles activités la mafia américaine conserve-t-elle aujourd'hui ?
Elle reste présente dans des secteurs où elle s'était implantée de longue date : l'infiltration de syndicats et de marchés publics, l'extorsion auprès des commerçants, l'usure et les jeux d'argent clandestins. Moins spectaculaires que les trafics d'autrefois, ces activités demeurent rentables et difficiles à éradiquer parce qu'elles s'imbriquent dans l'économie légale.