Dossier · XXI Le dossier criminel
Le cas du Mexique
Plaque tournante des drogues acheminées vers le marché nord-américain, le Mexique illustre la manière dont des organisations claniques en sont venues à peser sur le territoire, l'économie et la vie politique du pays.
Un carrefour tourné vers le marché américain
La position du Mexique dans la géographie mondiale des stupéfiants tient d’abord à sa frontière avec les États-Unis, premier marché de consommation de la planète. Le pays cultive de longue date la marijuana et le pavot, ce dernier notamment sur les terres des indiens Tarahumaras, et figure parmi les premiers producteurs continentaux d’opium ainsi que parmi les grands producteurs mondiaux de cannabis. Mais c’est surtout comme couloir de transit qu’il occupe une place décisive. Une part considérable de la cocaïne andine destinée au marché américain entre par sa frontière nord ; selon les estimations des autorités nord-américaines, cette proportion se situerait dans une fourchette haute, l’essentiel de la poudre consommée aux États-Unis transitant par le territoire mexicain.
Le Mexique ne se contente pas de laisser passer la drogue : il en transforme aussi. Une partie de la cocaïne colombienne y est retraitée, le pavot local converti sur place en héroïne, et le pays s’est imposé comme un fabricant majeur de drogues de synthèse. À partir de l’éphédrine, les laboratoires clandestins produisent des méthamphétamines — le « speed » ou l’« ice » — dont la fabrication, plus rentable, a permis aux trafiquants d’élargir leurs marges. Au milieu des années 1990, rapports officiels américains et mexicains classaient déjà le pays parmi les tout premiers producteurs mondiaux d’héroïne et de stimulants synthétiques.
Une organisation clanique
Le narcotrafic mexicain ne forme pas un bloc unifié, mais un ensemble de clans souvent rivaux, structurés autour de familles et de territoires. Une enquête journalistique de la fin des années 1990 estimait que quelques centaines de familles se partageaient le contrôle des flux vers les États-Unis. Parmi les organisations recensées, une partie atteignait une envergure nationale, prolongée par des ramifications outre-frontière, et un petit nombre opérait à l’échelle internationale, maîtrisant les routes depuis les pays producteurs jusqu’aux lieux de consommation. L’incarcération de certains barons n’a pas suffi à les démanteler : faute de successeur, des chefs ont continué à diriger leurs réseaux depuis leur cellule, directement ou par personnes interposées.
L’organisation dite de Tijuana, ou du Pacifique, illustre cette logique familiale. Dirigée par la fratrie Arellano Félix, épaulée par un oncle, elle a contrôlé une route stratégique traversant plusieurs États du nord-ouest et compté parmi les structures les plus puissantes de la région — au point, selon les services spécialisés, de rivaliser un temps avec les cartels colombiens. La chute de ses dirigeants fut spectaculaire : l’un des frères fut tué en 2002 au terme d’une course-poursuite, un autre arrêté dans une résidence cossue, derrière la façade d’un paisible père de famille. Le clan était tenu pour responsable d’innombrables meurtres, marqués par une violence extrême.
Un pan entier de l’économie
L’emprise du narcotrafic ne se mesure pas seulement en saisies ou en règlements de comptes : elle s’inscrit dans l’économie réelle. Un rapport établi par les autorités mexicaines au milieu des années 1990 évaluait à plusieurs centaines de milliers le nombre de personnes vivant directement de la production et de la commercialisation de la drogue — culture, transformation, transport, distribution. Les seules activités agricoles mobilisaient des dizaines de milliers de paysans et de journaliers, en majorité des hommes jeunes, sur des dizaines de milliers d’hectares concentrés dans quelques États. Ce décompte ne tenait pas compte des emplois indirects nés du blanchiment et du recyclage des capitaux dans le commerce, les services et l’industrie.
L’État, la politique et le prix du sang
Le désengagement de l’État ouvre la voie à un dévoiement du pouvoir local. Dans des systèmes encore marqués par le clientélisme, les notables tendent, selon Rivelois, à se retourner contre leur base et à se mettre au service des trafiquants qu’ils protègent. La corruption change alors de nature : naguère complément de salaire pour fonctionnaires et caciques, elle devient un instrument de protection des réseaux et d’enrichissement à grande échelle. Tolérer la consommation dans les quartiers défavorisés et canaliser les profits vers des régions sinistrées revient à convertir une question sociale en simple problème de sécurité, en désamorçant toute contestation par l’enfermement des exclus.
Cette imbrication a un coût humain direct, dont la presse a souvent fait les frais. L’assassinat, en 2004, d’un éditorialiste de l’hebdomadaire Zeta à Tijuana, abattu devant ses enfants pour ses enquêtes sur la corruption et le narcotrafic, en offre une illustration. Les autorités fédérales l’imputèrent au clan Arellano Félix, tandis que la rédaction visée mit en cause des figures locales et la possible complicité de policiers. Dans les jours qui suivirent, d’autres médias de la ville reçurent des menaces de mort explicites. Des saisies retentissantes et quelques arrestations de haut niveau ont bien été annoncées, mais les observateurs constataient la persistance des liens entre pouvoir politique et trafic, ainsi qu’une politique antidrogue, conduite conjointement avec Washington, traversée par une durable crise de crédibilité.
Questions fréquentes
Pourquoi le Mexique occupe-t-il une place centrale dans le trafic de drogue vers les États-Unis ?
Sa frontière avec le premier marché de consommation mondial en fait un couloir de transit privilégié. Une part majeure de la cocaïne andine destinée aux États-Unis y entre, et le pays produit lui-même cannabis, opium et drogues de synthèse, tout en retraitant une partie de la cocaïne colombienne.
Comment sont structurées les organisations de narcotrafiquants mexicaines ?
Elles ne forment pas un bloc unifié mais un ensemble de clans rivaux, souvent organisés autour de familles et de territoires. Certaines atteignent une envergure nationale prolongée jusqu'aux États-Unis, et quelques-unes contrôlent les routes internationales depuis les pays producteurs jusqu'aux lieux de consommation.
Quel poids le narcotrafic représente-t-il dans l'économie mexicaine ?
Selon un rapport officiel des années 1990, plusieurs centaines de milliers de personnes vivaient directement de la culture, de la transformation et de la distribution de la drogue, sans compter les emplois indirects liés au blanchiment. Pour le chercheur Jean Rivelois, il s'agit d'un développement de substitution qui concurrence le rôle de l'État.
Quelles conséquences le narcotrafic a-t-il sur la presse mexicaine ?
Les journalistes enquêtant sur la corruption et le trafic sont exposés à de graves menaces. L'assassinat en 2004 d'un éditorialiste de l'hebdomadaire Zeta à Tijuana, attribué au clan Arellano Félix, et les menaces de mort adressées ensuite à d'autres médias de la ville en témoignent.