Dossier · I Le dossier criminel
Les criminels et leurs associations
De la mafia sicilienne aux réseaux contemporains, retour sur ce qui transforme la délinquance en institution parallèle, dotée de ses règles, de ses rites et de son emprise territoriale.
Le mot « mafia » s’emploie aujourd’hui à tout propos. On l’accole aux administrations, aux concurrents commerciaux, aux adversaires politiques, comme si la simple existence d’un réseau d’intérêts suffisait à le désigner. Cet usage extensif brouille trois réalités qu’il faut au contraire séparer : le clientélisme, la criminalité ordinaire et la criminalité organisée à proprement parler. Comprendre ce qui distingue une bande de malfaiteurs d’une véritable organisation criminelle suppose donc d’écarter d’abord les amalgames.
De la bande à l’organisation
Une association de malfaiteurs réunit des individus autour d’un coup, d’un trafic, d’un intérêt commun et passager. L’organisation criminelle relève d’un tout autre registre. Trois traits la définissent. Elle est d’abord hiérarchique et durable : sa structure survit au départ, à l’arrestation ou à la mort de ses membres, parce qu’elle ne dépend pas des personnes mais d’une chaîne de commandement. Elle exerce ensuite une pression permanente sur ses propres affiliés, par la discipline, la dette d’honneur, la menace ou la surveillance mutuelle. Elle obéit enfin à une logique d’association pour l’association : l’appartenance devient une fin en soi, un statut, presque une condition.
C’est cette permanence qui fait toute la différence. Un magistrat italien réputé pour avoir affronté la criminalité sicilienne définissait la mafia comme une organisation d’entraide qui agit aux dépens de la société et au seul profit de ses membres. La formule est éclairante : elle décrit moins un groupe de criminels qu’une contre-société, pourvue de ses solidarités et de ses obligations.
La fonction de médiation
L’une des caractéristiques les plus constantes de la mafia tient à sa position d’intermédiaire. D’origine rurale, elle s’est imposée en Sicile entre le propriétaire foncier — souvent absent de ses terres — et ceux qui les exploitaient. Le mafieux du début du siècle n’était pas le brigand généreux de la légende, mais plutôt un paysan aisé qui tirait parti du banditisme ambiant par un échange de bons procédés. Une fiche de police attribuait d’ailleurs à l’un d’eux la profession de « médiateur ».
Cette médiation est politique autant qu’économique. L’organisation s’insère dans les rouages du clientélisme, se rend indispensable, garantit des votes, arbitre des conflits, place ses hommes. Son arme première reste le racket de protection — le pizzo —, né de l’appropriation des services de gardiennage des grandes propriétés. Les premières familles se sont entretuées pour ce monopole. La protection ainsi vendue n’est pas une simple extorsion : elle institue une dépendance, un ordre alternatif où la sécurité ne s’achète plus à l’État mais à l’organisation.
Une société qui se substitue à l’État
Le trait le plus profond de l’organisation criminelle est sa prétention à remplacer la puissance publique là où celle-ci est faible, lointaine ou discréditée. Elle rend la justice, fixe ses propres règles, sanctionne les infractions à son code, perçoit ce qui ressemble à un impôt. Son idéologie mêle un fort attachement au territoire et à la famille à un pragmatisme apparent qui lui permet de cohabiter avec n’importe quel régime. Apolitique en surface, elle s’introduit partout où existe une relation de clientèle.
Cette emprise explique pourquoi elle s’est révélée si difficile à abattre. Au cours de son histoire, elle n’a véritablement reculé qu’à deux reprises. Une première fois sous un préfet du régime fasciste, qui gouverna la Sicile comme un proconsul, multiplia les arrestations de masse et utilisa systématiquement l’inculpation pour « association de malfaiteurs » afin d’organiser de vastes procès. La répression fut brutale et détourna parfois la loi au profit des grands propriétaires, qui dénonçaient leurs locataires pour renégocier les baux. La mafia survécut pourtant : les notables locaux sur lesquels s’appuyèrent les Alliés à la Libération étaient en partie les siens.
Le second recul fut plus récent. Après l’assassinat de hauts responsables de l’État, une loi nouvelle introduisit dans le code pénal le délit spécifique d’association mafieuse, autorisa la levée du secret bancaire et favorisa les repentis. En suivant la trace de l’argent — comptes, opérations de change, blanchiment — les enquêteurs parvinrent à démontrer ce que l’on avait longtemps nié : l’existence d’une structure unitaire, coordonnée et durable. La méthode coûta la vie à ceux qui la mirent en œuvre.
Ce que le dossier examinera
Reste à ne pas tout confondre. La criminalité au sens du code pénal est une notion juridique : on n’est criminel qu’au regard d’une loi qui a défini l’infraction à l’avance. La criminalité au sens policier et criminologique est autre chose : elle vise non plus l’acte commis, mais l’individu jugé dangereux par sa nature ou sa situation, au risque de juger les gens pour ce qu’ils sont plutôt que pour ce qu’ils ont fait. Il faut enfin séparer la mafia au sens strict des autres organisations criminelles, et celles-ci des simples bandes.
C’est à cette cartographie que ce dossier est consacré. Les chapitres qui suivent examineront tour à tour les grandes familles et les réseaux qui, sur plusieurs continents, ont édifié des organisations capables de durer, de se transmettre et de défier l’autorité légitime — depuis les sociétés siciliennes jusqu’aux structures contemporaines nourries par les trafics de stupéfiants et la spéculation.
Questions fréquentes
Quelle différence entre une bande de malfaiteurs et une organisation criminelle ?
La bande se forme autour d'un coup ou d'un intérêt passager et se défait avec lui. L'organisation criminelle, elle, est hiérarchique et durable : elle survit à ses membres, exerce sur eux une pression constante et fait de l'appartenance une fin en soi.
Qu'est-ce que le pizzo ?
Le pizzo est le racket de protection imposé aux commerçants et aux entreprises, présenté comme une redevance de sécurité. Il trouve son origine dans le gardiennage des grandes propriétés siciliennes et constitue la ressource fondatrice de la mafia, antérieure aux trafics modernes.
Pourquoi parle-t-on de « substitution à l'État » ?
Là où la puissance publique est faible ou lointaine, l'organisation criminelle rend la justice, fixe ses règles, sanctionne et perçoit une forme d'impôt. Elle propose un ordre parallèle dans lequel la sécurité s'achète auprès d'elle plutôt qu'auprès des institutions légales.
Comment la mafia a-t-elle pu reculer au XXᵉ siècle ?
Elle a connu deux reculs marquants : une répression militarisée sous le régime fasciste, fondée sur des arrestations de masse, puis, plus récemment, l'introduction du délit d'association mafieuse, la levée du secret bancaire et le suivi des flux d'argent sale, qui ont permis de prouver sa structure unitaire.