Dossier · III Le dossier criminel
Le seigneur est mon berger
Du banquier du Vatican aux thèses de Charles Tilly, un regard sur la zone grise où la violence organisée, la construction étatique et le crime se sont historiquement nourris.
L’image rassurante d’une pègre nettement séparée du reste de la société résiste mal à l’examen. Michele Sindona, financier lié à la fois au Vatican et aux réseaux mafieux, impliqué jusqu’au cou dans la faillite de la banque Ambrosiano avant de mourir empoisonné en prison, soutenait que le blanchiment et la complaisance du système bancaire jouaient un rôle de passerelle : un pont jeté au-dessus du gouffre supposé séparer le milieu criminel du monde respectable. La métaphore est révélatrice. Là où l’on attend une barrière, il y a en réalité un raccordement permanent entre l’argent sale et les circuits légaux.
La violence comme matrice de l’État
Le sociologue Charles Tilly a proposé une lecture dérangeante de la naissance des États modernes. Banditisme, piraterie, rivalités territoriales, police et guerre s’inscriraient sur un même continuum historique. Dans l’Europe où l’État-nation s’est imposé, capitalisme marchand et construction étatique se sont renforcés mutuellement. Décrire les bâtisseurs d’États et les faiseurs de guerre comme des entrepreneurs coercitifs, soucieux avant tout de leurs intérêts, collerait davantage aux faits que les récits édifiants du contrat social ou du marché ouvert. De Machiavel à Hobbes, les penseurs du pouvoir l’admettent : quoi qu’ils fassent par ailleurs, les gouvernements organisent et, dans la mesure du possible, monopolisent la violence sur un territoire.
Protecteur ou racketteur
Le mot « protection » porte une ambiguïté éclairante. Il désigne d’un côté l’abri qu’un ami puissant offre contre un danger, de l’autre le racket : contraindre un commerçant à payer un tribut pour être épargné de dommages que le protecteur lui-même menace de provoquer. Celui qui défend contre un péril qu’il ne contrôle pas a les traits du protecteur légitime ; celui qui fabrique la menace relève du racketteur. Or les États qui simulent ou stimulent des dangers extérieurs entrent dans la seconde catégorie, à cette différence près qu’ils disposent du prestige du caractère sacré. Toute conquête du pouvoir commence ainsi par la tentative de monopoliser les moyens de contrainte à l’intérieur de frontières délimitées.
La deuxième phase de cette histoire est celle du désarmement. Pacifier, coopter ou éliminer les factions rivales devient à la fois une « noble » entreprise de paix et une source d’économies d’échelle. Les Tudor affirment le monopole royal en démilitarisant les grands seigneurs, en rasant leurs forteresses, en dissolvant leurs bandes armées. En France, Richelieu lance dès les années 1620 la grande œuvre de désarmement, Louis XIII détruisant les châteaux des seigneurs rebelles et proscrivant duels, armes privées et armées personnelles. Le monopole de la contrainte se construit ainsi contre les violences concurrentes.
Quand l’économie se criminalise
Transposée à l’échelle planétaire, cette grille de lecture éclaire l’interdépendance contemporaine entre construction d’un ordre mondial et crime organisé. L’imbrication des organisations criminelles et de l’économie est difficile à nier : la dette mondiale, le commerce illicite et le blanchiment de l’argent sale forment un ensemble étroitement lié. De hauts responsables politiques ou militaires peuvent faciliter le trafic de stupéfiants, la contrebande ou les détournements de fonds. Selon certaines estimations relayées par Interpol et divers observateurs, l’économie de la drogue représenterait à elle seule l’équivalent de la dixième puissance économique mondiale, États compris.
Les grandes mafias ne peuvent recycler leurs profits sans la complicité des milieux d’affaires et la passivité du pouvoir politique. La libre circulation des capitaux, la déréglementation de la finance et l’ouverture des marchés ont favorisé l’essor d’une économie criminelle concurrente. Les syndicats du crime ont gagné en respectabilité en se comportant comme des entreprises ordinaires, investissant dans les banques commerciales, les sociétés de courtage et les grands cabinets juridiques. La panoplie des armes économiques s’allonge :
- ententes, cartels et abus de position dominante, dumping et ventes forcées, délit d’initiés et spéculation, faux bilans et manipulations comptables, fraude et évasion fiscales par filiales offshore et sociétés écrans, détournements de deniers publics et marchés truqués, corruption, commissions occultes et abus de biens sociaux.
Les principales organisations, et les plus anciennes, prospèrent au cœur même des pôles capitalistes : Cosa Nostra aux États-Unis, Mafia sicilienne en Europe, triades chinoises et yakuzas au Japon, rejointes plus récemment par les cartels colombiens et mexicains et les mafias russes. Le poids de cet « argent noir » ne cesse de croître, ses bénéfices réinvestis engendrant de nouveaux profits, jusqu’à faire peser, selon Thierry Cretin, « un risque de contamination de l’économie ». Tandis que les organisations criminelles intégraient les principes du marché, l’économie, elle, se criminalisait. C’est dans cette zone grise que s’enracinent les grandes organisations criminelles transnationales, dont la généalogie reste à explorer.
Questions fréquentes
Pourquoi rapprocher l'État et la criminalité organisée ?
Parce que, selon des sociologues comme Charles Tilly, la construction des États modernes et la violence organisée s'inscrivent sur un même continuum historique : guerre, banditisme et monopolisation de la contrainte se sont mutuellement façonnés. Le rapprochement n'efface pas la distinction légale, mais éclaire une frontière longtemps mouvante.
Que signifie l'ambiguïté du mot « protection » ?
Le terme désigne à la fois l'abri offert contre un danger réel et le racket, qui consiste à faire payer un tribut pour échapper à des dommages que le protecteur lui-même menace de causer. Un pouvoir qui fabrique la menace dont il se prétend le rempart se rapproche ainsi du racketteur.
Quelle est l'ampleur économique du crime organisé ?
Selon des estimations relayées par Interpol et divers observateurs, la seule économie de la drogue équivaudrait à la dixième puissance économique mondiale. Les profits criminels, réinvestis dans des secteurs légaux comme la banque, l'immobilier ou la finance, font craindre une contamination progressive de l'économie.
Quelles sont les grandes organisations criminelles historiques ?
Les plus anciennes et les plus structurées se situent dans les pôles du capitalisme : Cosa Nostra aux États-Unis, la Mafia sicilienne en Europe, les triades chinoises et les yakuzas japonais en Asie. D'autres se sont développées plus récemment, notamment les cartels colombiens et mexicains et les mafias issues de l'ex-URSS.