Dossier · IV Le dossier criminel
Histoire de la Cosa Nostra
Née au milieu du XIXe siècle dans les campagnes siciliennes, la Cosa Nostra s'est muée en organisation criminelle internationale, tout en gardant ses familles, ses codes et ses appuis politiques.
La Cosa Nostra figure parmi les cinq organisations criminelles italiennes regroupées sous le terme générique de « mafia », aux côtés de la ‘Ndrangheta calabraise, de la Camorra napolitaine, de la Sacra Corona Unita des Pouilles et de la Stidda. Implantée en Sicile, elle est souvent décrite comme la plus puissante d’Europe, avec des prolongements en Allemagne, en France, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Russie, au Canada et aux États-Unis. Sa notoriété s’est encore accrue avec les attentats qui coûtèrent la vie aux juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, en 1992, et qui provoquèrent un large mouvement de rejet dans l’opinion italienne.
Des latifundia à l’organisation criminelle
C’est au milieu du XIXe siècle que se dessine la structure mafieuse, dans le sillage de la chute des Bourbons et de l’unification italienne de 1860. Faute d’institutions publiques crédibles, les grands propriétaires terriens s’appuient sur des intermédiaires armés pour protéger leurs domaines. Sur les vastes latifundia siciliens, ces gabellotti et campieri se rendent indispensables, percevant fermages et redevances, arbitrant les conflits, imposant leur loi privée là où l’État reste absent.
De ce contrôle agraire, l’emprise s’étend rapidement aux circuits économiques de l’île : marchés d’agrumes, minoteries, abattoirs, transports, entrepôts portuaires. Cette pénétration gagne ensuite la vie politique, d’abord communale puis régionale. L’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci et le sociologue Umberto Santino, qui a consacré l’essentiel de ses travaux à la genèse du phénomène, montrent combien la mafia procède moins d’une survivance archaïque que d’une adaptation continue aux pouvoirs et aux marchés de son temps.
Familles, cosche et codes
La cellule de base de l’organisation est la cosca. Loin d’une simple bande, elle repose sur la parenté, les alliances matrimoniales et le compérage. Frères, cousins et compères forment le noyau d’un réseau de clientèle qui peut compter plusieurs centaines de personnes. La magistrate Ilda Boccassini a résumé cette ossature en notant que le sang et la parenté tiennent dans la Cosa Nostra la place que l’idéologie occupait dans le terrorisme politique. À Palerme, des dizaines de familles, unies par des mariages croisés et des liens d’interdépendance économique, concentrent l’essentiel des effectifs.
Le nom même de « Cosa Nostra », littéralement « notre chose », n’est connu du public que depuis ces témoignages. Il proviendrait d’une formule de reconnaissance employée entre affiliés. Au sommet, une instance de coordination, la Commission, ou Coupole, est censée arbitrer les différends entre familles et réguler le recours à la violence — équilibre toujours précaire, périodiquement rompu par les guerres internes.
Métamorphoses du XXe siècle
L’organisation a traversé plusieurs mutations. La répression conduite entre 1924 et 1929 par le préfet Cesare Mori, muni des pleins pouvoirs accordés par Mussolini, n’éradique pas le phénomène : elle renforce sa clandestinité et favorise sa dispersion hors de l’île. Dans les années 1920, des mafieux s’installent à Tunis et profitent de la diaspora sicilienne aux États-Unis, où des figures comme Joe Masseria, Carlo Gambino, Joseph Bonanno et Salvatore Lucania — alias Lucky Luciano — bâtissent des familles structurées sur un modèle entrepreneurial.
Le débarquement allié de 1943 marque un tournant. Au contact des méthodes italo-américaines, la vieille mafia rurale se rationalise. Installé près de Naples après son expulsion, Luciano noue des contacts qui ouvrent des filières d’héroïne en Méditerranée. La réforme agraire de 1950, en démantelant les grands domaines, achève de détacher les mafieux de l’univers paysan : ils se font entrepreneurs, fondent des sociétés, s’imposent comme intermédiaires obligés des marchés publics de la reconstruction.
Les décennies suivantes sont marquées par l’ascension des Corleonesi. Luciano Liggio, puis Salvatore Riina et Bernardo Provenzano, éliminent leurs rivaux palermitains et imposent une domination brutale. La fin des années 1970 et les années 1980 voient se multiplier les assassinats, visant à la fois des mafieux concurrents, des magistrats, des policiers et des responsables politiques. Les voici classés par catégories de cibles :
- des représentants de l’État : magistrats, officiers de carabiniers, préfets ;
- des opposants internes au sein de l’organisation ;
- des personnalités politiques régionales.
L’arrestation de Riina en 1993 ouvre une phase dite d’« invisibilité », fondée sur l’abandon de la stratégie terroriste et la discrétion. Affaiblie par les arrestations en série et par le recours systématique aux repentis, la Cosa Nostra contemporaine privilégie l’infiltration économique et le blanchiment, perpétuant sous des formes plus feutrées son ancrage dans les rouages de la société et de l’économie siciliennes.
Questions fréquentes
Que signifie l'expression « Cosa Nostra » ?
Littéralement « notre chose », l'expression proviendrait d'une formule de reconnaissance entre affiliés. Elle n'est connue du public que depuis les témoignages de repentis dans les années 1980 ; Lucky Luciano l'avait popularisée aux États-Unis pour désigner les familles mafieuses italo-américaines.
Qu'est-ce qu'une cosca ?
La cosca est la cellule de base de l'organisation. Elle repose sur la parenté, les alliances matrimoniales et le compérage, et fédère un réseau de clientèle pouvant rassembler plusieurs centaines de personnes autour d'un noyau familial.
Quelles sont les origines historiques de la Cosa Nostra ?
Elle se structure au milieu du XIXe siècle comme force supplétive au service des grands propriétaires terriens siciliens, dans un contexte d'institutions publiques défaillantes après la chute des Bourbons et l'unification italienne de 1860.
Pourquoi les attentats de 1992 ont-ils marqué un tournant ?
Les assassinats des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont provoqué un vaste mouvement de rejet dans l'opinion italienne et renforcé l'action de l'État. Affaiblie, la Cosa Nostra a ensuite abandonné la stratégie terroriste au profit d'une logique d'invisibilité.