Dossier · XIV Le dossier criminel
La mafia russe dans le monde
À partir des années 1990, les réseaux criminels issus de l'ex-URSS se sont implantés en Amérique, en Israël et en Europe, tissant des alliances transnationales.
L’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990 a libéré, en quelques années, des structures criminelles qui ont rapidement débordé les frontières de l’ancien bloc. Là où la pègre traditionnelle restait largement nationale, les organisations issues de l’espace post-soviétique se sont déployées selon une logique réticulaire, mêlant anciens cadres des services de sécurité, hommes d’affaires enrichis dans les privatisations sauvages et opérateurs spécialisés dans le maniement de capitaux. Les estimations diffusées à l’époque évoquaient environ deux cents grandes organisations actives à l’échelle planétaire, capables de nouer des alliances avec des groupes criminels dans une cinquantaine de pays, dont plusieurs dizaines de villes américaines. Plus qu’une mafia unifiée, il s’agissait d’une nébuleuse mouvante, dont la force tenait moins à une hiérarchie centralisée qu’à sa capacité d’adaptation.
Une implantation sur plusieurs continents
Le phénomène a frappé d’abord par sa rapidité géographique. Aux États-Unis, le quartier de Brighton Beach à Brooklyn, surnommé « Little Odessa », est devenu un point d’ancrage emblématique, relayé par Los Angeles qui abrite l’une des plus importantes communautés d’origine russe du pays. En 1997, devant le Congrès, le directeur du FBI Louis Freeh estimait que des dizaines de groupes opéraient déjà sur le sol américain et que la criminalité russe avait, par son ampleur, dépassé la mafia italienne. Plusieurs observateurs nuançaient toutefois l’image d’une organisation à la sicilienne : l’ancien correspondant de la BBC à Moscou Vladimir Kozlovsky y voyait plutôt une dispersion de truands jouant chacun pour soi, de New York à Miami, de Chicago à Los Angeles. L’Europe occidentale n’a pas été épargnée : Londres, Berlin, Prague, la Côte d’Azur, l’Espagne et le Benelux ont vu affluer des capitaux et des opérateurs, tandis qu’Israël devenait une destination privilégiée pour ceux qui pouvaient s’y prévaloir d’une origine juive.
Blanchiment, paradis fiscaux et trafics
Le cœur économique de cette expansion résidait dans le blanchiment. De Chypre aux îles Caïmans, du Vanuatu au Venezuela, les réseaux ont exploité les zones grises de la finance offshore pour recycler des fonds d’origine douteuse. L’Amérique latine et les Caraïbes offraient un terrain favorable : faiblesses institutionnelles anciennes, justice et police vulnérables à la corruption, commerce souterrain de la drogue extrêmement lucratif. Certains petits États y vendaient pratiquement leur citoyenneté, facilitant l’établissement de structures criminelles. Des succursales bancaires installées dans les Caraïbes auraient ainsi servi de relais avec le cartel colombien de Cali, dans des montages associant financement d’établissements de loisirs en Floride et exportation d’armement de provenance russe vers la Colombie.
La porosité entre affaires légales et économie criminelle constitue le trait le plus déstabilisant de la période. En France, les investissements liés à ces milieux se concentraient dans l’immobilier de luxe, en particulier sur la Côte d’Azur, au point que des entreprises locales travaillaient parfois sans le savoir avec des intermédiaires proches de ces réseaux. En Allemagne, devenue ligne de front après la chute du Mur, Interpol évaluait à plus d’un milliard de dollars les sommes blanchies chaque année, et la police de Berlin recensait des centaines de firmes jugées douteuses. En Espagne, Marbella s’est imposée comme une riviera pour fortunes slaves, où les capitaux convertis alimentaient un boom immobilier, souvent via des sociétés-écrans domiciliées à Gibraltar.
Le cas israélien et la figure de l’oligarque controversé
Israël occupe une place singulière dans ce panorama. Les autorités y ont démantelé des réseaux de complicités permettant l’obtention de faux papiers, et certains responsables sécuritaires redoutaient ouvertement une infiltration de la vie politique. Plusieurs trajectoires individuelles ont cristallisé ces inquiétudes. Michael Cherney, parti de rien et enrichi dans l’aluminium sous l’ère Eltsine, fut tour à tour présenté comme un parrain présumé, contraint de quitter la Bulgarie où il avait investi massivement, puis réhabilité avant de devenir fournisseur de l’industrie d’armement israélienne. Le cas de Gregori Lerner, arrêté avec un milliard de dollars en titres au porteur, a illustré la proximité troublante entre certaines fortunes douteuses et le champ politique. Des observateurs ont par ailleurs évoqué un quasi-monopole sur la prostitution et des pressions sur des commerçants.
En Belgique, le phénomène s’est manifesté de manière plus ponctuelle mais bien réelle. On peut citer :
- l’assassinat à Uccle, en décembre 1994, du trader pétrolier Vladimir Missiourine ; un trafic d’héroïne entre Bangkok et New York coordonné depuis Anvers au début des années 1990 ; et la mise en cause d’une société d’import-export de spiritueux servant de paravent à des opérations de blanchiment liées à l’immobilier résidentiel.
À la fin des années 1990, un certain reflux était perceptible, à mesure que les services de police européens affinaient leurs enquêtes. Mais la mondialisation des réseaux post-soviétiques avait durablement modifié la cartographie du crime organisé, en démontrant qu’une criminalité née d’un effondrement étatique pouvait se réinventer en acteur transnational.
Questions fréquentes
À partir de quand la criminalité organisée post-soviétique s'est-elle mondialisée ?
Le mouvement s'amorce avec l'effondrement de l'Union soviétique au début des années 1990. En une décennie, ces réseaux se sont implantés en Amérique du Nord, en Israël et en Europe occidentale, nouant des alliances avec des groupes criminels dans une cinquantaine de pays.
Quelles régions ont été les principales cibles de cette expansion ?
Les États-Unis (Brooklyn, Los Angeles), Israël, la Côte d'Azur, Londres, Berlin, Prague, l'Espagne et le Benelux ont été touchés, de même que l'Amérique latine et les Caraïbes, exploitées pour le blanchiment et les trafics.
En quoi le blanchiment d'argent était-il central dans cette activité ?
Les réseaux exploitaient les paradis fiscaux, de Chypre aux îles Caïmans, pour recycler des fonds douteux. En Allemagne, Interpol évaluait à plus d'un milliard de dollars les sommes blanchies chaque année, souvent réinvesties dans l'immobilier de luxe en Europe.
Comment la Belgique a-t-elle été concernée ?
Plusieurs faits l'illustrent : l'assassinat d'un trader pétrolier à Uccle en décembre 1994, un trafic d'héroïne coordonné depuis Anvers et la mise en cause d'une société-paravent d'import-export liée à des opérations de blanchiment dans l'immobilier.