Revue indépendante · Bruxelles Mercredi 1 juillet 2026
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Dossier · XV Le dossier criminel

Les Yakuzas : histoire de la mafia japonaise

Tolérés autant que craints, les yakuzas occupent une place singulière dans la société japonaise. Leur histoire mêle marges sociales, jeux de hasard, politique et rituels d'allégeance.

Le terme « yakuza » désigne un membre de la pègre japonaise, mais son origine renseigne déjà sur la place que ce milieu s’assigne. Le mot se compose de trois syllabes — ya, ku, za — soit huit, neuf, trois, une combinaison perdante dans un ancien jeu de cartes. Par glissement, le terme finit par nommer les perdants, les inutiles, ceux que la société place en marge. C’est cette identité de rejeté assumé qui structure le recrutement : l’homme pauvre, marqué par un casier ou dépourvu des moyens de s’intégrer trouve dans le clan une appartenance, une protection et une reconnaissance qu’il ne reçoit nulle part ailleurs. Devenir yakuza, c’est entrer dans une famille de substitution.

Des rônins aux bakuto : la fabrique des origines

Plusieurs chercheurs font remonter les ancêtres lointains du milieu au XVe siècle, lorsque des bandes de rônins — des samouraïs sans maître, donc redoutables combattants — parcourent l’archipel et y commettent toutes sortes de méfaits. Vêtus de manière voyante, armés en permanence, ces kabuki-mono, les « fous », affichent une violence ouvertement criminelle et anarchique. Vers 1612, des groupes connus sous le nom de machi-yakko se dressent contre eux. Présentés comme des défenseurs des faibles, souvent moins puissants que leurs adversaires, ils sont perçus comme des héros locaux et cultivent un sens marqué de l’honneur et de la fidélité au chef. C’est de cette figure que les yakuzas modernes prétendent descendre, en revendiquant l’héritage plutôt que la réalité historique.

Au milieu du XVIIe siècle, ces regroupements se scindent en deux noyaux durables. Les bakuto se spécialisent dans les jeux de hasard, qui deviendront l’une des ressources les plus rentables du milieu. Les tekiya, marchands ambulants, organisent quant à eux la protection de leurs propres intérêts sur les marchés et les fêtes. Ces deux mots servent encore aujourd’hui à désigner des catégories de membres, preuve de la continuité revendiquée par l’organisation.

Du pouvoir impérial à l’occupation américaine

En 1868, l’avènement de l’ère Meiji met fin à la féodalité et ouvre l’industrialisation du Japon. Le milieu en profite pour tisser des liens étroits avec le pouvoir. À mesure que la police resserre la lutte contre les jeux, les tekiya étendent leurs effectifs en s’abritant derrière des activités légales en façade, tandis que prospère tout un commerce clandestin du jeu, du sexe et du marché noir. Dans les années 1920, le milieu se rapproche de l’extrême droite et d’un nationalisme exacerbé. Hostile à l’ouverture du pays aux idées occidentales, il bascule dans le terrorisme politique, allant jusqu’à l’assassinat de premiers ministres et de ministres des Finances. En échange de son appui à l’ultranationalisme proche du pouvoir, il obtient une marge de manœuvre accrue.

La défaite de 1945 laisse le pays ravagé et offre à la pègre le monopole d’un marché noir florissant. Durant l’occupation, les autorités américaines, plus soucieuses d’observer que de réprimer, ferment les yeux, d’autant que l’anticommunisme du milieu en fait un allié de circonstance. Inspirés par l’imagerie des gangsters de Chicago, les yakuzas adoptent alors costume sombre, chemise blanche et lunettes ; les armes à feu remplacent le sabre. La nouvelle génération des années 1960, plus violente et beaucoup plus nombreuse, déclenche une guerre des gangs pour le partage des territoires, sur fond de figures comme Yoshio Kodama.

Une organisation en famille, des rituels visibles

Le milieu se structure sur le modèle familial. Au sommet trône l’oyabun, le « père », chef au pouvoir absolu, assisté de lieutenants tels que le wakagashira. En dessous se rangent les « frères » puis les « petits frères », chacun lié à son supérieur par une obéissance codifiée. Les principaux syndicats actuels illustrent l’ampleur du phénomène :

  • Le Yamaguchi-gumi, basé à Kobé, le Inagawa-kai et le Sumiyoshi-kai, tous deux ancrés à Tokyo et sur la côte est, rassemblent ensemble plusieurs milliers de clans et dizaines de milliers de membres.

Deux rituels frappent particulièrement l’imaginaire. Le yubitsume consiste, pour le fautif, à se trancher une phalange et à l’offrir à son chef en signe d’expiation ; chaque nouvelle faute coûte un doigt supplémentaire, et rares sont les anciens qui en conservent l’intégralité. Par souci de discrétion face aux autorités, certains recourent désormais à des prothèses. L’irezumi, le tatouage intégral du corps, hérité des bakuto, exige des dizaines d’heures de travail et témoigne du courage et de l’engagement définitif du membre.

Tolérés autant que combattus

On estime aujourd’hui les effectifs à environ 90 000 membres, contre près de 180 000 au début des années 1960. La loi antigang de mars 1992 a porté des coups sensibles au recrutement et fragilisé les complicités anciennes avec les autorités, poussant les organisations à se dissimuler derrière des sociétés écrans et des activités légales. Le milieu invoque encore son rôle supposé de régulateur de la petite délinquance pour justifier sa persistance. Sa place dans l’imaginaire national, ses liens avec d’autres organisations criminelles et l’étendue de ses domaines d’action expliquent qu’il demeure, malgré la pression législative, profondément enraciné dans la société japonaise.

Questions fréquentes

Que signifie le mot « yakuza » ?

Il vient des syllabes ya, ku, za — huit, neuf, trois — une combinaison perdante d'un ancien jeu de cartes. Par extension, le terme désigne les perdants et les exclus, ceux que la société rejette, identité que le milieu revendique.

D'où viennent historiquement les yakuzas ?

Ils revendiquent l'héritage des machi-yakko du début du XVIIe siècle, eux-mêmes issus d'un contexte de bandes de rônins. Ces groupes se sont ensuite scindés en bakuto, liés aux jeux de hasard, et en tekiya, marchands ambulants.

Qu'est-ce que le yubitsume ?

C'est un rituel d'expiation par lequel un membre fautif se tranche une phalange du petit doigt et l'offre à son chef. Chaque nouvelle faute coûte un doigt supplémentaire, ce qui rend l'auteur de plus en plus vulnérable au sein du groupe.

Combien de yakuzas compte le Japon aujourd'hui ?

Les estimations situent les effectifs autour de 90 000 membres répartis en plusieurs syndicats, contre environ 180 000 au début des années 1960. La loi antigang de 1992 a contribué à cette baisse en réduisant le recrutement.